Paire de jarres

Paire de jarres

Frobenius, au début du 20e siècle, admira la maîtrise et le talent des potières songye. Il loua la beauté et la richesse des formes de leurs œuvres. Ses notes de terrain, publiées tardivement en 1990, sont en outre accompagnées de croquis d’outils et de la totalité des dessins que H. M. Lemme, son compagnon de voyage, fit des différents types de pots qu’ils observèrent dans le village de Lumpungu, au sud-est de Kabinda (1990, p. 136-146). Et parmi les cinquante pots illustrés figurent en bonne place huit jarres à eau, fort semblables aux deux magnifiques exemplaires illustrés ici. Rappelons que la première terre cuite que façonna Nkolle, le héros culturel du mythe d’origine de la poterie, était précisément une jarre à eau. Dunja Hersak, dans un article sur l’art des Songye représenté dans les collections Barbier-Mueller, désigne joliment ces jarres du terme de « rafraîchissoirs pour l’eau » (2003, p. 122), soulignant ainsi la raison pour laquelle ces cruches traditionnelles sont toujours utilisées actuellement, alors que les pots à cuisson furent rapidement supplantés par des ustensiles européens. Une de ses photos de terrain, datant de 1978, montre quelques-unes de ces jarres qui en temps de pluie « étaient placées à l’extérieur des maisons pour se réapprovisionner en eau » (ibid., p. 124). Lorsque l’on examine un grand nombre de pots songye, comme ceux de la collection céramique du musée de Tervuren, qui en comporte quelque quatre-vingt-dix exemplaires, ou encore ceux dessinés par Lemme, on constate qu’y figurent presque toujours une ou plusieurs séries de traits parallèles, souvent séparées par un registre décoratif composé de motifs divers tels que les arcs de cercle ou les arcs en trois lignes brisées, à l’exemple des deux spécimens illustrés ici. Ces motifs élégants s’y retrouvent de manière lancinante, comme la griffe des potières songye. Chez les Luba, en revanche, ce sont les triangles qui prédominent. Les Songye, tout comme l’ensemble des groupes bantous de cette zone de l’Afrique centrale, n’utilisent pas de roulette. Frobenius note que les motifs en cercle sont tracés à l’aide d’une sorte de gouge, faite d’un fragment de tige de bananier ; la partie concave de cet outil permet d’imprimer certains décors en relief, tandis que sa partie convexe est destinée à l’ornementation en creux (1990, p. 98 et 146, ill. no 279). Enfin, un petit fragment de calebasse rectangulaire, dont un des côtés est découpé en dents de scie, sert à appliquer d’autres délicats motifs (ibid., p. 146, ill. 280). Le terme utilisé par Frobenius, mulondo, est celui qui, aux tons près, désigne la jarre d’eau, aussi bien en langue songye, mulundó, qu’en langue luba, mulòndò. Il s’agit en fait de deux réflexes d’un même thème régional reconstruit, -dóndó, désignant très généralement la jarre ou cruche d’eau, et que l’on retrouve jusque chez les Lunda (Ruund), mulò:nd (Bostoen 2004, p. 264-268). K. Bostoen constate que le centre de gravité de la distribution de ce thème « se trouve entre le cours supérieur du Kasaï à l’ouest et celui du Lualaba à l’est, autrement dit dans les savanes situées immédiatement au sud de la forêt équatoriale […] » (ibid., p. 267). L’auteur ajoute que la répartition du thème -dóndó « recoupe les contours d’une entité politique, à savoir les anciens royaumes luba et lunda […] ». Cette coïncidence entre le noyau de la répartition de -dóndó et celui des réseaux politico-culturels Luba-Lunda semble indiquer que l’histoire de ce terme est allée de pair avec l’unification politique et culturelle qui a permis à la culture Luba-Lunda de se répandre entre la rivière Kwango à l’ouest et le lac Tanganyika à l’est (ibid., p. 267, se référant à Vansina 1966, p. 10). Les Songye font, bien entendu, partie de ce complexe culturel régional. Les deux jarres illustrées ici, tout comme celles présentes dans les collections du musée de Tervuren, portent clairement les marques d’un enduit post-cuisson. Mais quels en furent les ingrédients ? Seul le mythe d’origine de la poterie nous livre à ce propos un indice. Le récit précise en effet que Nkolle enduit le pot d’une eau dans laquelle a macéré des fragments de l’arbre munangu. Aucun dictionnaire ne mentionne ce terme et Frobenius, dans sa description des pratiques céramiques, passe sous silence cette ultime étape de la chaîne opératoire. Impossible donc d’identifier l’espèce botanique à laquelle fait référence le terme munangu. Mais un détour par les pratiques des potières luba, dont nous avons vu que la technique céramique est fort semblable, nous ouvre peut-être une piste. Les potières luba de Lenge aspergent leurs pots encore chauds d’une macération de l’écorce de l’arbrisseau kikunku. Cet enduit est appelé « muzima nkese ou muzima nyungu (celui-qui-fait-disparaître-les-défauts [du pot]) » (Petit 1998, p. 374). Un botaniste, J. Léonard, signale qu’un petit arbrisseau poussant dans la région de Manono au Katanga, Bridelia eranalis, y est appelé kikunku (Leonard 1959, p. 387) ; Manono est située à cent cinquante kilomètres à peine de Lenge où P. Petit releva ce même terme. Bernard précise que cette petite essence de savane est fort proche de Bridelia micrantha, poussant en forêt claire ; or il se trouve que cette dernière, ainsi que l’espèce savanicole Bridelia ferruginea, sont les deux essences dont les écorces sont les plus utilisées dans toute l’Afrique subsaharienne pour la préparation de ce type d’enduit (Gosselain 2002, p. 184). De couleur rouge foncé, cette macération, généralement aspergée sur les terres cuites sortant chaudes du four, est supposée embellir et/ou fortifier les pots, tout en leur donnant une teinte luisante et sombre. Rappelons que Van Overbergh fait mention d’un suc brun-rouge que les potières songye appliquent sur les pots. Certes, d’autres essences sont utilisées pour préparer les enduits post-cuisson, y compris chez les Luba [1]. Mais ce petit détour comparatif a le mérite de suggérer une hypothèse plausible à propos de la nature du revêtement qui contribua à rehausser l’éclat de ces deux superbes jarres.

[1Dont le mu-tombo, Pterocarpus sp. (de Maret et Bulckens 1978, p. 83) ou encore l’espèce bifumbe mentionnée par Theuws, mais non identifiée : « with the sap of the nkinkunku or the bifumbe the pots are blackened » (1983, p. 179)