Depuis les années 1990, les Ifugao du nord de Luzon ont fait l’objet de plus de cent soixante thèses, ouvrages et articles divers traitant de leur vie sociale et rituelle. En ce sens, c’est le groupe indigène philippin le plus étudié. Les premiers spécialistes avaient découvert dans leur système de croyance plus de mille cinq cents divinités, démons et esprits ancestraux. Le bullul (bulul) est un terme générique qui regroupe au moins vingt-cinq divinités correspondant chacune à une réalité concrète : le brûlé, la seconde récolte, le gaucher, le dieu attelé, pour ne donner que quelques exemples.
Ce binullul est peut-être un élément d’une paire, le spécimen représenté étant probablement une femme. Il a été sculpté dans un seul morceau de bois dur, debout, les mains posées à plat sur les cuisses. Il est placé sur un piédestal qui ressemble à un petit sablier ou à un mortier pour concasser le riz, élément central de la vie sociale, politique, religieuse et économique des Ifugao, la majorité des rites célébrés périodiquement étaient associés à cette céréale ; aujourd’hui, de nombreuses familles continuent à solliciter la bienveillance des divinités bullul. On notera la fente sur le haut de la tête, qui devait recueillir une partie de la libation : sang de poulet ou bière de riz, par exemple [1].
Ces statuettes s’animent lors de deux types de cérémonie qui répondent à deux fonctions différentes : accroître les provisions de riz et contribuer à guérir la maladie d’un membre de la famille. Ces deux cérémonies exigent le sacrifice de six cochons en trois étapes [2] et sont l’occasion de réaliser des sculptures diverses : couples de cochons, mâle et femelle, appelés tattagu ou tinattagu, ou figures humaines debout ou accroupies.
Les célébrations elles-mêmes, qui peuvent durer deux ou trois jours, permettent aux divinités bullul d’animer les statuettes. Selon les Ifugao, ces divinités n’habitent pas dans les sculptures, mais, après la cérémonie, elles laissent quelque chose d’ellesmêmes qui permet aux prêtres de les invoquer plus facilement par la suite [3].
[1] D’autres substances (gâteau de riz) étaient étalées en guise d’offrandes. Souvent, les lobes des oreilles étaient percés, ce qui permettait d’y insérer de fines tiges de riz.
[2] Le premier cochon est tué au début du panoktokan, qui correspond à la recherche d’un bois dur approprié (ipil ou narra). Un second est abattu au moment du panaphapan, c’est-à-dire lors de l’abattage de l’arbre et du dégrossissage de la statuette. Lorsque la famille a terminé les préparatifs de la cérémonie principale – ayant réuni les animaux sacrificiels, le riz et la bière de riz –, un professionnel est appelé à l’aide pour achever le travail de sculpture.
[3] Après la consécration et les sacrifices qui l’accompagnent, ces statuettes sont imprégnées du souffle du bullul ; ce sont alors des binullul ou nabullul.