Proue de pirogue

Proue de pirogue

Cet ornement de proue de pirogue richement décoré comprend six panneaux ajourés, de différentes dimensions, insérés dans la base. À l’arrière, la découpe en escaliers permet un emboîtement harmonieux de la pièce dans la partie pleine et solide de l’avant de la coque. L’ornement n’est donc pas en position parfaitement horizontale (comme sur la photo), mais plutôt légèrement incliné [1].

En plusieurs points, on note des figures korwar accroupies et des têtes korwar dont les coiffes surmontées de plumes de casoar rappellent celles des guerriers [2]. Ciselé au sommet de l’un des panneaux, un ornement remarquable est en forme d’étoile sertie dans un cercle ajouré [3]. Cet ornement ressemble à certains flotteurs utilisés avec des harpons pour chasser les tortues et les dugongs [4], ainsi qu’à des ornements suspendus au-dessus des toits des maisons cérémonielles [5].

Les proues de pirogue composites finement ciselées semblables à celle-ci sont typiques des pirogues de guerre traditionnelles équipées d’un double balancier (wairón). Mesurant environ 15 mètres de long, elles pouvaient contenir entre 25 et 30 hommes et permettaient d’entreprendre de longs voyages, y compris des expéditions guerrières. Avant l’embarquement pour un raid de chasse de têtes, la décoration des proues était parachevée par l’adjonction de différentes touffes de plumes. Mis à part cette pièce, seulement trois proues similaires sont conservées dans des collections de musées [6].

Si l’on compare le panneau ajouré du milieu aux sept autres panneaux [7], on note que dans les sept cas, une tête korwar est incluse au milieu, à l’extrémité supérieure, enchâssée dans une forme en V ou en U. Répétée plusieurs fois l’une au-dessus des autres, cette forme suggère une gueule largement ouverte (du serpent mythique ?) s’apprêtant à dévorer la figure. C’est également le cas du panneau ajouré vertical situé à droite de la pièce du musée Barbier-Mueller. Chacun des deux petits panneaux placés entre les panneaux plus grands possède en son centre une figure korwar accroupie.

Cette caractéristique est rare : les quelques exemples comparables n’ont qu’un seul panneau ainsi orné d’une figure korwar [8]. Les nombreuses têtes et figures korwar représentées dans ces décors de proues ajourés font clairement référence aux liens étroits unissant les navigateurs à leurs ancêtres. Les trois couleurs utilisées signalent également le caractère sacré de la proue [9]. Galis (1963) fournit des informations détaillées sur les différents aspects de la « proue de Biak-Numfor » (pour reprendre le titre de son article). La fabrication de ces proues est l’oeuvre de spécialistes de clans particuliers.

L’évidage des panneaux filigranés débute par le percement de trous ménagés avec des pointes en métal chauffées à blanc. Deux groupes patrilinéaires, des kèrèt ou clans, travaillent à la décoration de la proue, l’un sur l’extrémité avant, l’autre sur l’extrémité arrière (ibid., p. 123). Les différents composants ont des noms (ibid., fig. 4) : la base est appelée apiam (sur Biak) ou fèk (sur Numfor), le panneau le plus large est le snèfèr, les deux panneaux plus petits sont les snòber, et le panneau tendu vers l’avant est le konsèr.

Les panneaux verticaux sont comparables : chacun d’entre eux se dresse de part et d’autre d’un bâton incurvé qui se termine par une figure ou une tête korwar, la sariai [10]. Sur la pirogue proprement dite, un récipient (sárá raoewèr) est placé immédiatement derrière le snèfèr et sert de briselames. Dans un contexte similaire, le barreur est placé à l’arrière (ibid., p. 134).

La proue peut être considérée comme la métaphore de l’ensemble de la communauté (kèrèt), mais aussi de sa maison cérémonielle (primordiale). Apparemment, la proue est décorée de motifs évoquant les côtés masculins et féminins ; de même, l’équipage est composé de personnes provenant de « deux sous-clans qui sont probablement liés l’un à l’autre, tel que le donneur d’épouses et le preneur d’épouses […] L’ensemble de la proue est apparemment doté d’une nature duelle, symbolisée par les animaux des mondes supérieur et inférieur, [et par] les aspects masculins et féminins » (ibid., p. 138).

[1] Cf. Held, 1947, fig. 31, 50 ; Kamma, 1953, pl. du bas, en face de la p. 13 ; Galis, 1963, fig. 5-6a, b, c ; Hoogerbrugge, 1977, pl. 16 ; Van Baaren, 1992, pl. 31 ; Smidt, 1992, pl. 7, 13. Comparer avec la proue composite du Museum der Kulturen, Bâle – recueillie par Paul Wirz en 1922 –, dont les deux principaux composants ne s’imbriquent pas correctement (Kaufmann, 1980, pl. 34 ; Newton, 1979, pl. 20.2 ; Hoogerbrugge, 1977, pl. 15). Une photographie prise sur place montre les différents éléments pendant la construction d’une pirogue, avec une proue comparable au premier plan (cf. Van Baaren, 1992, pl. 30). Comme en témoignent ces photos, l’ornement de proue doit se dresser et donner l’impression de chevaucher les vagues.

[2] De nombreux trous percés dans les têtes de ces images korwar permettent d’y fixer des touffes de plumes de casoar afin de compléter les coiffes.

[3] Un motif comparable surmonte les deux extrémités supérieures de la proue de pirogue, au décor moins sophistiqué, de Leyde (cf. Smidt, 1992, pl. 15) et orne la base de l’élément avant (fèk) des proues répertoriées à Waropen (cf. Held, 1947, fig. 50) et à l’île Biak (cf. Galis, 1963, fig. 6a, c). Un motif comparable (mais orné d’une croix à la place de l’étoile) est présent sur la partie correspondante de la proue de Bâle.

[4] Pour un exemple comprenant également une étoile ou, plus précisément, un motif « en forme de fleur composée de plusieurs feuilles », cf. De Clercq et Schmeltz, 1893, pl. 26, fig. 12.

[5] Cf. De Clercq et Schmeltz, 1893, p. 179, pl. 39, fig. 4.

[6] L’une d’entre elles, conservée au Rijksmuseum voor Volkenkunde de Leyde, fut obtenue aux îles Schouten, en 1939, par le missionnaire protestant D. A. Ten Haaft ; la deuxième, conservée au Tropenmuseum d’Amsterdam, fut recueillie dans le village de Serui, sur l’île Yapen, en 1930, par C. Van Der Wijck, responsable politique établi à Serui à cette époque ; et la troisième, conservée au Museum der Kulturen de Bâle, fut collectée sur l’île Numfor, en 1922, par l’explorateur et anthropologue Paul Wirz.

[7] Cf. Fuhrmann, 1922, pl. 30 à gauche ; Ciruzzi et al., 1992, pl. 13 ; Solheim II, 1985, fig. 200 ; De Clercq et Schmeltz, 1893, pl. 24, fig. 3, 9-9a ; Kooijman, 1955, pl. 4a ; Hoogerbrugge, 1977, fig. 17.

[8] Cf. Newton, 1979, fig. 20.2 ou Kaufmann, 1990, fig. 34 ; Smidt, 1992, pl. 7.

[9] Cf. Galis, 1963, p. 138.

[10] Par exemple Galis, 1963, fig. 6a ; Smidt, 1992, pl. 7.