Ce fragment de plus de deux mètres de haut représente un homme debout avec une protubérance ajourée. Il provient d’un poteau d’ancêtres (bis) qui devait mesurer environ 5,50 m et comprenait vraisemblablement deux personnages placés l’un au-dessus de l’autre [1].
Ce type de poteau était utilisé dans le cadre de la cérémonie bis. Il était exposé en position inclinée contre un échafaudage, ainsi que trois autres poteaux bis qui étaient probablement placés devant la maison des hommes [2].
Le poteau bis était taillé dans un palétuvier dont l’une des racines aériennes était réservée pour réaliser la protubérance ajourée, appelée cemen (pénis). Celle-ci fait clairement référence à la dimension cosmique et à la symbolique spirituelle du pénis en tant que réceptacle de vie [3] . Cette protubérance repose sur un concept analogue à celui des ornements ajourés des proues de pirogues [4] et des ornements fixés sur les proues des canots de guerre [5].
Ainsi le poteau bis peut-il être considéré comme une pirogue de guerre à la proue démesurée qui conduirait métaphoriquement les esprits des défunts vers Safan, le royaume des ancêtres. Au cours du rituel bis, les poteaux font face à la rivière, par analogie aux morts qui sont inhumés avec les pieds orientés vers le cours d’eau. La rivière constitue en effet la voie qui mène à la mer, et au-delà au royaume des ancêtres.
Abraham Kuruwaip (1974) [6] fournit de nombreuses informations précises sur la signification et le décor du poteau bis ainsi que sur le processus de sculpture et le déroulement de la cérémonie. Il propose une liste détaillée des nombreux éléments et détails du poteau bis (ibid., pp. 49-51, 76-78).
Parmi d’autres motifs, Kuruwaip mentionne le symbole doukus, tête humaine : « Souvent, de nombreuses têtes sont incluses dans la sculpture, figurant probablement les ennemis tués par le chef de guerre représenté. » (Ibid., p. 50).
Sur la protubérance de notre fragment de poteau bis, un élément remarquable consiste en deux petites figures humaines, dont l’une est dépourvue de tête, en position de Hocker (bras et jambes repliés et écartés). Elles représentent peut-être des esprits d’enfants (probablement les enfants décédés de l’homme debout) ou bien des victimes de la chasse aux têtes.
En outre, on peut éventuellement identifier un symbole de tête : la partie blanche incurvée qui couronne l’extrémité de la protubérance représente probablement une coquille de nautile [7]. En effet, ce coquillage est considéré comme un symbole du crâne humain et a des connotations cosmiques puisqu’il est associé au soleil ou à la lune (Gerbrands, 1966, p. 15).
Les éléments suivants répertoriés par Kuruwaip sont visibles sur ce fragment de poteau bis : immédiatement sous l’enfant du bas, figure la tête d’un calao Yir-Mbikokom (représenté à l’envers) avec son bec aux indentations caractéristiques. Des glands en fibres de palme de sagoutier y sont accrochés. Au-dessus, une grande double boucle ou volute en S évoque une queue de couscous enroulée, Asukfofsi (qui désigne également l’épine dorsale du crocodile ou du poisson) symbolisant la bravoure du chef de guerre ou faisant allusion à un chasseur de têtes ou à son corps [8]. Entre les deux figures d’enfant, le motif en W inversé s’appelle ainor, symbole de magie [9]. C’est l’un des « motifs les plus fréquemment utilisés » sur les boucliers safan [10].
Yamsenkam désigne le point de contact entre le corps du personnage sculpté et la protubérance phallique. Un élément inhabituel, plus petit, se projette à partir de son estomac. Il pourrait appartenir à la grosse protubérance, mais peut aussi être vu comme un élément distinct. Avec son bec fortement incurvé et sa langue apparente, il représente peut-être la tête du cacatoès noir, important symbole de la chasse aux têtes.
Placé devant la maison des hommes lors de la cérémonie, le poteau bis constituait la promesse tangible adressée par les vivants aux défunts sculptés sur le poteau que leur mort serait vengée. Par conséquent, la cérémonie bis servait de préliminaire à une expédition de chasse aux têtes. Les parents décédés qui figurent sur le poteau étaient ainsi encouragés à s’en aller : « Nous vous avons amenés ici, mais ne restez pas. Partez pour Safan ! » (Konrad, 1996b, p. 296b).
Des simulacres de combat ont également lieu, peut-être pour chasser les esprits des morts. À l’issue de la cérémonie, les hommes s’en prennent aux poteaux avec une hache en pierre, « arrachant les mains, les pieds et les bras des personnages, séparant le cemen du tronc et brisant enfin la pirogue en deux » (ibid.). Puis les débris des poteaux sont portés hors du village pour les laisser pourrir : « Les dépouilles des morts se décomposent dans la forêt. » (Ibid.). Leurs pouvoirs surnaturels sont alors transmis aux palmes de sagoutier dont la croissance est ainsi stimulée par le bis.
[1] Bien qu’il existe aussi des poteaux bis constitués d’un seul personnage ou même de trois personnages superposés, ceux du village d’Ocenep (d’où provient cette pièce) qui sont mentionnés dans la littérature comprennent généralement deux figures humaines [cf. Gerbrands (dir.), 1967b, pp. 138, 140, 142-144, 306- 311 ; cf. également Smidt (dir.), 1993, pl. 7.45, 7.47)].
[2] Cf. Saulnier, 1960, ill. p. 76 ; la silhouette de la protubérance de notre personnage est visible à l’extrême gauche.
[3] Cf. par contraste la forme et la taille réalistes du pénis qui est sculpté juste au-dessous de la protubérance ajourée.
[4] Cf. par exemple Gerbrands, 1967a, fig. 87.
[5] Cf. plusieurs ornements de proue contemporains collectés par Adrian Gerbrands pour le Rijksmuseum voor Volkenkunde de Leyde, qualifiés par lui de pseudo-proues (Gerbrands, 1967a, fig. 69-70, 88).
[6] Cf. également Sowada, 1996b.
[7] Cf. Nelke, 1995a, fig. 13.72.
[8] Le motif de la queue du couscous apparaît aussi sur les lances, particulièrement celles du groupe Safan. Cf. Smidt, 1993, pl. 7.23 et 7.24 ; cf. aussi Konrad, Sowada et Konrad, 2002, fig. 230 et aussi cat. 129 du présent ouvrage. Pour le motif ainor, cf. Schneebaum, 1985, p. 177, 186.
[9] Cf. Schneebaum, 1985, p. 176, « mysterious design ».
[10] Konrad et Sowada, 2002, p. 212, fig. 207, 214, 218 et 229 ; cf. aussi Gerbrands (dir.), 1967b, pp. 148-150.