Elément d'un propulseur de sagaie

Elément d’un propulseur de sagaie

Long de plus de 11 cm, cet objet en pierre constitue un exemplaire relativement grand dans sa catégorie [1]. En comparant ses dimensions et sa forme avec celles de plusieurs pièces similaires dans les collections des musées néerlandais, on constate des variations importantes [2]. La plupart des exemplaires présentent quatre indentations. Ce chiffre semble correspondre à une moyenne, bien qu’il y ait des exceptions [3].

Les expériences réalisées par J. Van Baal et H. C. Van Renselaar du Tropenmuseum d’Amsterdam – en fixant l’un de ces objets sur une tige [4] – ont conduit leurs auteurs à suggérer que ce type d’objet ait très bien pu faire partie d’un propulseur de sagaie. Il était sans doute attaché à une sorte de tige ou de poignée en bois, partiellement enchâssé dans le bois et fixé solidement grâce à une ficelle qui passait dans les indentations de la pierre et autour de la tige [5].

Dans les collections du Rijksmuseum voor Volkenkunde de Leyde, un exemplaire rare de propulseur de sagaie complet, pourvu d’un élément en pierre similaire, semble confirmer cette hypothèse [6]. La fonction de cet objet en pierre a beaucoup intrigué les chercheurs. Ce type de pièce a été décrit par Wirz (1922- 1925) et remis en cause par Geurtjens (1946-1949) et Van Baal (1966).

Wirz indique que cet objet, utilisé dans un contexte cérémoniel secret, « […] combinait les fonctions de propulseur de sagaie, d’arme de choc et d’arme de jet » (cité in Van Baal, 1966, p. 413). Toutefois, Van Baal critique par la suite cette observation qu’il qualifie de « très imprécise, […] contradictoire » et « semant le plus grand doute ». Il insiste sur la fonction de propulseur de cet objet, suivant en cela la déclaration de Geurtjens concernant un objet comparable provenant de la région de la rivière Mappi (ibid., pp. 413-414), et met l’accent sur sa fonction cérémonielle dans le cadre des manifestations rituelles. Il existe en outre une confusion à propos du nom de cet objet.

En effet, imbassum désignerait également une « herminette » ou une « hache de guerre en pierre », et même « aujourd’hui une hache en acier » (Van Baal, 1966, p. 415). La confusion règne non seulement concernant son nom et sa fonction, mais aussi pour ce qui est de l’interprétation symbolique de sa forme. Celle-ci a été comparée « au bec crochu du cacatoès noir » (Wirz, 1922-1925, t. IV, p. 138), à « une banane » ou même au « dema de la banane » (lettres de Verschueren IX, p. 1 et 10, cité dans Van Baal, 1966, p. 415). En dépit de cette confusion, Van Baal (ibid.) soutient que cet objet « est de toute façon un propulseur de sagaie ».

Cet objet cérémoniel apparaît dans la mythologie marind-anim. Par exemple, la figure mythique « Déhévai, […] père des éclairs de la foudre […], offrit à son ami Molma [un être humain, DS] son imbassum (un propulseur de sagaie en pierre) pour l’aider à attraper les wallabys, ce qui était extrêmement difficile en ce temps ».

Cependant, les « enfants de la foudre furent très furieux contre leur père lorsqu’ils apprirent qu’il avait donné son imbassum à un être humain. Ils lui reprochèrent d’avoir été aussi stupide, craignant de ne plus pouvoir chasser le wallaby . Puis ils retournèrent sur terre et poursuivirent Molma de leurs éclairs. Celui-ci s’enfuit à toutes jambes en jetant tout ce qu’il avait, y compris l’imbassum qui fut donc « ramassé par Déhévai.

Toutefois, Molma avait examiné l’arme avec suffisamment d’attention pour en faire une description précise aux hommes de son village, qui s’empressèrent de la fabriquer par eux-mêmes. Depuis ce temps, l’imbassum est utilisé dans le cadre du culte d’Imo », ainsi vraisemblablement que dans les rites d’initiation Mayo (Van Baal, 1966, pp. 412- 413).

Peu avant que les néophytes soient libérés, le cacatoès noir (kapiog) fait son entrée, tenant un imbassum dans une main et une sagaie dans l’autre. Dans ce contexte, il semble que le propulseur et la sagaie, tels qu’ils sont maniés par l’officiant, symbolisent la foudre assénée par Déhévai : « Celui-ci décoche ses éclairs, et son action est représentée par l’incarnation du cacatoès noir qui lance son javelot à l’aide d’un propulseur, l’instrument que le dema du tonnerre offrit jadis imprudemment à un être humain. » (Ibid., p. 414).

[1] Van Baal (1966, pp. 413, 415) donne pour longueur moyenne de ce type d’objet la mesure « d’environ 7 cm » et qualifie de « grand » un exemplaire de 12 cm. Quatre objets comparables en pierre conservés dans les collections du Tropenmuseum d’Amsterdam, ainsi qu’un autre au Rijksmuseum voor Volkenkunde de Leyde, mesurent entre 6,5 et 12,6 cm. Trois d’entre eux ne dépassent pas 8 cm de long, tandis que les deux autres font plus de 12 cm. Les caractéristiques exactes de ces pièces sont : TM 1011-1, L : 7,4 cm ; TM 2208-2, L : 12,6 cm ; TM 2563-36, L : 8 cm ; TM 4133-139, L : 6,5 cm ; RMV 1971-1594, L : 12 cm. Aucune de ces pièces n’est assortie d’une provenance plus précise que « Marind, district de Merauke ». (Sources : site Internet du Tropenmuseum et archives du Rijksmuseum voor Volkenkunde.)

[2] Par exemple, dans un cas la ligne entre l’extrémité indentée et la pointe incurvée est extrêmement inclinée (TM 2563-36), ce qui semble inhabituel, tandis que dans un autre cas l’ensemble de la pièce est trapu (TM 4133-139).

[3] Ces indentations étaient probablement réalisées par friction à l’aide de bandes de roseau dur (archives documentant la pièce TM 4133- 139) ou peut-être de rotin.

[4] Un dessin illustrant l’expérience figure dans Van Baal, 1966, p. 413, fig. 3.

[5] Cf. Van Baal, 1966, p. 413, fig. 3 ; cf. également Wirz, 1922-1925, t. I, pl. 36, fig. 12.

[6] RMV 1971-1594 ; cf. illustration dans Held, 1951, p. 25, fig. en haut à gauche. Cette référence de Held n’étant pas répertoriée dans l’importante publication Dema de Van Baal (1966), elle a visiblement échappé à ce dernier. La pièce en pierre de l’exemplaire de Leyde est fixée de manière analogue à ce que laisse deviner le dessin de Van Baal et Van Renselaar.