Bouclier

Bouclier

Grâce à l’avis que le spécialiste René Wassing a fourni à Jean Paul Barbier, ce bouclier a pu être attribué au peuple Awju (Barbier, 1998, cat. no 72). Les Awju (Auwyu, Awyu, Auyu, Awjoe) occupent un vaste territoire situé entre celui des Yupmakcain (Citak) au nord et le fleuve Digul au sud, qui est en outre bordé par la rivière Wildeman [1].

Faisant la synthèse des éléments disponibles, Barlin (2005, pp. 162b-163a) distingue deux types de boucliers awju qui pourraient provenir respectivement des rives de la Mappi et de l’Ederah (ibid., fig. 6.10-6.11) [2]. Ces deux types de boucliers sont relativement petits et présentent une protubérance au sommet [3]. Toutefois, le bouclier de la collection Barbier- Mueller ne correspond à aucun des types décrits par Barlin, car, outre cette protubérance, ils prennent tous deux la forme d’une feuille (cf. Kooijman, 1956, fig. 14, 20).

Par conséquent, les provenances de ces boucliers awju sont à exclure pour cette pièce. Barlin (2005, p. 163a) conclut ainsi : « Il ne serait guère étonnant que d’autres groupes Awju – comme ceux qui vivent près de la rivière Kia immédiatement à l’est de l’Ederah, ou près du cours moyen du Digul – aient autrefois possédé des boucliers. Mais nous ignorons encore de quel type ils pouvaient être. »

Notre exemplaire pourrait-il contribuer à combler cette lacune ? Sur son revers, le mot « KIA » a été peint, visiblement par la personne qui l’a collecté. Ce qui résoudrait l’énigme de sa provenance si l’on considère qu’il fait référence à la rivière Kia. La littérature fournit deux boucliers comparables. Le premier appartient à la Jolika Collection, tandis que le second (dont nous ignorons la localisation actuelle) figure sur une photographie de terrain publiée dans une source provenant d’une mission hollandaise (cf. Sneekes, 1991, p. 88). Le second bouclier est très similaire, mais semble plus grand que ceux des collections Barbier-Mueller et Jolika.

La photo nous permet de déduire que les exemplaires de ce type servaient à contrer les lances lors des expéditions de chasse aux têtes [4]. L’image accompagne un récit de la mission, mais n’est cependant pas mentionnée dans le texte. Cette publication retrace un voyage entrepris en 1950 vers la région Muyu, en traversant entre autres le territoire Awju [5].

Les motifs principaux et secondaires du bouclier représenté sur la photo, ainsi que leur disposition, sont pratiquement identiques à notre pièce [6]. On distingue une seule différence notable dans la structure générale du décor, le second motif principal à partir du haut est inversé de manière à former une paire en miroir avec le premier [7].

Paradoxalement, les contours arrondis et fluides des motifs principaux de ce bouclier le rapprochent davantage des exemplaires du groupe Unir Siran, situé dans le nord-ouest du pays Asmat (cf. Smidt, 1993, pl. 7.10) loin du territoire Awju, que des boucliers des voisins immédiats des Awju au nord, les Yupmakcain (Citak) et les Bras avec leurs motifs anguleux (cf., par exemple, Konrad, Sowada et Konrad, 2002, fig. 173-176).

Néanmoins, bien que ces motifs semblent à première vue différents du fait de leur forte angulosité, ils s’avèrent foncièrement similaires après un examen plus approfondi. Ils offrent en outre des similitudes avec les motifs principaux des boucliers du centre du pays Asmat et de la côte des Casuarines, identifiés sous les noms d’« ornement de nez » et de « roussette » [8].

Cependant, une telle similitude de forme n’implique pas nécessairement une identité de signification. On peut toutefois se demander, concernant les motifs principaux de ce bouclier, « si les doubles spirales […] évoquent des animaux, ou des corps humains hautement simplifiés » (Barbier, 1998, p. 180b).

[1] Cf. Silzer et Heikkinen Clouse, 1991, carte IX, et Konrad, Sowada et Konrad, 2002, carte sur le rabat de la couverture.

[2] « Ces deux rivières s’écoulent vers le sud et se jettent dans le cours inférieur du Digul » (Barlin, 2005, p. 163a).

[3] Les boucliers des Yaqay – voisins des Awju au sud-ouest – possèdent également une protubérance à l’extrémité supérieure (cf. Boelaars, 1957, ill. du bas, face à la p. 145), tout comme certains exemplaires attribués à la « région Mappi » (cf. Boelaars, 1953, ill. face à la p. 128).

[4] Cf. également Barbier, 1998, p. 180, fig. 95, tirée de Schoonheyt, 1936, p. 213.

[5] Via le fleuve Digul, d’où proviennent plusieurs boucliers awju, et Tanah-Merah. Les peuples mentionnés dans ce récit sont les Mandobo à l’est du Digul, les Jair (orthographe hollandaise de Yair) et les Auwjoe (orthographe hollandaise d’Awju), ainsi que les Mappi.

[6] Excepté les volutes au lieu des chevrons dans la bordure supérieure et le losange récurrent qui remplace le cercle le long de l’axe vertical.

[7] On trouve des paires de motifs curvilignes très similaires sur les boucliers safan (cf. Konrad, Sowada et Konrad, 2002, fig. 218).

[8] Les motifs principaux de ce bouclier s’apparentent à ceux du haut, du milieu et du bas de l’exemplaire safan (côte des Casuarines) présenté dans ce catalogue (cat. 130).