Comme l’indique Jean Paul Barbier (1998, p. 174, cat. no 69), ce bouclier est comparable à ceux qui ont été présentés à Michael Rockefeller dans le village d’Ocenep (Otsjanep) sur la côte des Casuarines [1]. Le décor central consiste en trois figures de Hocker finement sculptées en relief. Disposées l’une au-dessus de l’autre, ces représentations d’ancêtres font face à celui qui regarde le bouclier. Au sommet de ce dernier, un petit personnage se détache. Il représente l’ancêtre ou le parent décédé du propriétaire (par exemple son père), dont le bouclier porte le nom. La bande noire horizontale peinte au-dessus du décor principal se retrouve sur les boucliers d’une zone côtière de la région Safan comprenant les villages d’Ocenep [2], Basim, Naneu, Pirien et Buepis [3].
Ce bouclier étant humanisé (puisqu’il porte le nom d’un ancêtre qu’il personnifie), cette bande noire pourrait tout à fait représenter les peintures que les guerriers arborent sur les yeux et le front. La bande rouge peinte au-dessus (parfois placée au-dessous) ferait référence à la coiffe cérémonielle en fourrure de couscous [4]. Le motif répétitif qui orne la bordure est semblable à un motif du centre du pays Asmat et de la côte des Casuarines qui a été reproduit par Schneebaum (1985, p. 180). Celui-ci l’interprète comme un « to (un fruit de la jungle) » ou comme un « os d’emak ».
Cependant, sur une partie de la bordure (au niveau de la jambe droite du personnage supérieur) figure un autre motif – un cartouche renfermant trois ovales. Il est comparable à un autre motif dessiné par Schneebaum (1985, p. 181), que ce dernier identifie à « des racines de banian wutatamo » évoquant probablement une demeure sacrée des esprits ancestraux. Quant au motif des figures humaines accroupies aux mains levées, il pourrait receler plusieurs niveaux de signification.
Premièrement, il fait référence à la création des premiers êtres humains. Le défunt père Zegwaard a fourni une documentation sur un bouclier du village de Warsé [5] arborant un motif similaire appelé kawenak wo (sculpture d’humains) et etsjo (grenouille), en référence à la position des personnages évoquant celle du batracien [6].
Selon un mythe, Famiri pitsj (Fumeripic : le Créateur) a fabriqué de petites planches en bois tendre (juram) dans lesquelles il a sculpté des figures humaines dont les coudes sont joints aux genoux. En jouant d’un tambour, il a ensuite transformé ces sculptures en êtres vivants.
Deuxièmement, selon Gerbrands (1967a, pp. 30-34) qui s’est informé auprès de sculpteurs asmat, chaque personnage représenté de face est composé de deux mantes religieuses stylisées qui sont placées dos à dos et se recouvrent partiellement [7].
Troisièmement, il est possible que les trois figures humaines accroupies renvoient à des parents décédés de l’ancêtre dont le bouclier porte le nom. À propos d’une rangée similaire de trois humains représentés sur un bouclier du village d’Atjametsj [8], on rapporte que les trois personnages (de haut en bas) sont le grand frère, le petit frère et la grande soeur, tous décédés, du sculpteur [9].
Ces objets étaient fabriqués à l’occasion de la fête des boucliers. Cette dernière servait de prologue à une expédition de chasse aux têtes, qui était destinée à venger les défunts représentés sur les boucliers [10]. Inversement, les ancêtres représentés « apportaient leurs pouvoirs surnaturels au porteur du bouclier » (Barbier, 1998, p. 174).
On imagine aisément comment le guerrier, tapi derrière son bouclier lors des combats, fusionnait à la fois visuellement et mentalement avec son aïeul. En effet, les boucliers safan sont à taille humaine et même davantage, car ils mesurent entre un mètre soixante et deux mètres, apparemment dans le but d’assurer une bonne protection [11].
Notre pièce est de taille extrêmement réduite, suggérant une fonction non habituelle. En outre, les boucliers présentaient traditionnellement des motifs « abstraits » évoquant les ancêtres et la chasse aux têtes. Les figures humaines stylisées sont probablement apparues plus tard (cf., par exemple, Smidt, 1993, pl. 7.41).
Néanmoins, ce changement visuel n’a probablement pas modifié la teneur du décor puisque les personnages humains de notre bouclier constituent, à l’instar des motifs « abstraits » traditionnels, une représentation des ancêtres. Parmi les boucliers safan anciens, certains montrent des signes d’usure. En effet, il arrive que le personnage se détachant au sommet ait été arraché, ou que le bouclier même ait été sciemment brisé par les proches du propriétaire en signe de chagrin lors de son décès [12]. En revanche, notre bouclier ne présente aucune trace d’une telle intervention humaine.
[1] Gerbrands (dir.), 1967b, ill. pp. 146-147, en bas ; Barbier, 1998, fig. 91, 93 ; pour un bouclier similaire provenant du village voisin de Pirien, cf. Konrad, Sowada et Konrad, 2002, fig. 213.
[2] Cf. Gerbrands (dir.), 1967b, pp. 146-151.
[3] Cf. Konrad et Sowada, 2002, fig. 207-230.
[4] Cf. Nelke, 1995c, ill. pp. 189-191.
[5] Village de Warsé, rivière Sirets (anciennement Eilanden), groupe Simai, région centrale du pays Asmat.
[6] Notes de terrain non publiées, Nota’s bij verschillende voorwerpen afkomstig uit het gebied der Asmat, par le père Gerard Zegwaard, vers 1953, conservées à Leyde dans les archives du Rijksmuseum voor Volkenkunde.
[7] Cf. Gerbrands, 1967a, p. 34, fig. A, B, C.
[8] Cf. Gerbrands, 1993, pl. 8.8.
[9] Cf. Gerbrands, 1993, pp. 114-135.
[10] Cf. Konrad, Konrad et Schneebaum, 1981, pp. 43-48.
[11] Cf. Konrad et Sowada, 2002, fig. 207-230.
[12] Konrad, Sowada et Konrad, 2002, fig. 207 ; Lord Moyne, 1936, pl. 16.