La provenance de ce bouclier [1] sculpté dans une racine aérienne de palétuvier a été suggérée par comparaison avec des illustrations d’exemplaires similaires [2]. Konrad, Sowada et Konrad (2002, p. 216, fig. 214) décrivent un bouclier semblable, provenant du village de Basim et présentant exactement le même décor.
Selon eux, les motifs principaux sont des ainor, symboles de magie [3], et des bipane, ornements de nez cérémoniels en coquillage. Ces derniers, prenant la forme de deux C, sont les motifs les plus grands. Quant aux premiers, ils ressemblent à un W et sont placés aux deux extrémités du décor ainsi qu’entre les deux grands motifs bipane.
Selon Gerbrands (1966, p. 15), le motif bipane aurait des connotations cosmiques : « Cet ornement est fait d’un coquillage […] qui représente la lune. Les deux spirales qui le composent sont également les deux queues du couscous qui, du fait de sa couleur jaune doré, est associé au soleil. […] Lorsqu’un Asmat arbore cet ornement de nez, il devient le symbole du cosmos, du soleil et de la lune, du couscous mangeur de fruit ainsi que du nautile en forme de crâne, car tous ces éléments se rejoignent en un point, le chasseur de têtes. » (Gerbrands, 1966, p. 15).
Des motifs plus petits, tels que des ovales et des losanges, complètent le décor de ce bouclier. Au sommet, une protubérance effilée englobe partiellement une crête verticale qui se termine par une main d’esprit à la limite de la bande horizontale noire. Il s’agit probablement d’une représentation simplifiée pars pro toto d’un personnage humain [4], qui figure le défunt dont le bouclier porte le nom. Les deux bordures verticales du bouclier sont percées pour recevoir des glands en fibres de sagoutier. Le revers présente une arête qui se termine au centre par des mains d’esprits et une triple poignée. De part et d’autre de l’axe vertical, un motif de zigzag est peint, symbolisant peut-être la « trace du python » (Smidt, 1995, p. 15a).
Ces boucliers étaient fabriqués pour les festivités qui constituaient les préliminaires d’une expédition de chasse aux têtes destinée à venger les morts dont les boucliers portaient les noms. Au point culminant de la fête, les boucliers étaient disposés en une longue rangée devant la maison cérémonielle des hommes. Après que tout le monde avait quitté la rivière et ses berges, les sculpteurs orientaient les boucliers vers le cours d’eau, c’est-à-dire vers l’est où devait se trouver le royaume des ancêtres au-delà de l’horizon.
Puis les sculpteurs allaient rendre visite aux nouveaux propriétaires des boucliers (qui les leur avaient commandés) et à leur famille. Ils revenaient avec les boucliers à la maison des hommes, chargés d’offrandes de nourriture. Ils plaçaient alors les boucliers contre un mur devant lesquels ils empilaient les aliments. Ceux-ci seraient ensuite répartis entre les sculpteurs et les parents des propriétaires. Au son des tambours, on dansait ensuite toute la nuit avec les boucliers. Il en résultait une excitation telle qu’au matin, l’expédition de chasse aux têtes pouvait commencer5.
Dans la partie centrale du pays Asmat et sur la côte des Casuarines, les boucliers comme celui-ci dominent avec des motifs plus ou moins « abstraits » disposés symétriquement le long de l’axe vertical. Ces motifs font symboliquement référence à des ancêtres ou à des personnes récemment décédées. Ils ne sont pas immuables, car les sculpteurs asmat les font évoluer de diverses manières au fil du temps. Plusieurs boucliers du musée Barbier-Mueller offrent ainsi une étonnante illustration du caractère dynamique de l’art asmat.
[1] Benitez-Johannot et Barbier, 1998, cat. no 68.
[2] Cf. notamment Konrad, Sowada et Konrad, 2002, fig. 214, provenant du village de Basim ; cf. aussi Smidt (dir.), 1993, pl. 7.21 (également de Basim) et 7.22 ; Gerbrands, 1967b, pl. p. 148 (en haut), du village voisin d’Ocenep (Otsjanep).
[3] Il figure également sur d’autres sculptures asmat de la coll. Barbier (cat. 132 par exemple).
[4] Cf. cat. 187. 5. Konrad, Konrad et Schneebaum, 1981, pp. 43-48