Le IVe millénaire avant J.-C. constitue en Mésopotamie une étape cruciale pour l’histoire des cultures humaines : c’est le moment où se développent, avec la naissance de grandes cités, l’apparition du métal et l’invention de l’écriture, les premières civilisations complexes.
À Tell Brak (Syrie), l’un des sites les plus étendus et les plus importants de la Mésopotamie du Nord, l’archéologue anglais Max Mallowan (l’époux d’Agatha Christie) mit au jour entre 1936 et 1939 un « temple aux yeux » datant de cette période, temple à offrandes ainsi nommé parce qu’il y découvrit plus de deux cents figurines plates aux larges yeux dessinés, mélangées au ciment du temple lui-même. Ce site et ses alentours (Tépé Gawra) ont également livré une grande quantité d’objets énigmatiques que les archéologues britanniques ont baptisés, non sans humour, « spectacle idols » (« idoles à lunettes ») : figurines taillées dans l’os, la pierre calcaire, la stéatite ou le marbre, au « corps » conique ou en forme de large cylindre court surmonté de deux anneaux symétriques. Nombre d’entre elles sont de petite taille (3 centimètres de hauteur) et de fabrication assez fruste, quelques-unes sont beaucoup plus hautes (jusqu’à 30 centimètres environ), et souvent de facture plus soignée.
Ces objets, que l’on retrouve depuis les plateaux anatoliens jusqu’à la plaine de Suse en Iran, ont suscité maintes interprétations contradictoires. Certains y ont reconnu des figures anthropomorphes, silhouettes aux larges hanches arrondies, surmontées d’yeux énormes, images humaines stylisées où domine le regard.
L’archéologue Anne Caubet souligne que « la disparition la plus notable est celle des caractères sexuels dans ces formes simplifiées, on ne lit plus d’indications d’organes génitaux ou de seins » – caractéristiques nouvelles qui seraient associées à un profond changement dans les modes de vie et les mentalités. Cependant, l’abstraction et l’absence de détermination sexuelle de ces figurines ont pu être discutées : certains y reconnaissent des figures humaines d’allure féminine – les « lunettes » ont parfois été interprétées comme des seins – et/ou masculine – la représentation d’attributs génitaux masculins. Plutôt que de souligner le caractère radicalement novateur de ces figures, on pourrait ainsi y lire des thèmes, des formes et des symboles qui se perpétuent depuis le Néolithique le plus ancien.
Quoi qu’il en soit, une signification religieuse n’est pas à exclure. L’image de l’œil est en Mésopotamie un important symbole et les figurines de petite taille ont pu servir d’amulettes portées en pendentifs. D’autres ont été sculptées et ornées avec le plus grand soin : celle présentée ici, artistiquement sculptée dans la pierre calcaire, offre un décor géométrique incisé où s’associent en une symétrie remarquable des motifs en losange et en épi et des motifs circulaires qui répondent aux anneaux qui les surmontent. Et le fait que certaines de ces statuettes ont été trouvées à l’intérieur du temple à offrandes de Tell Brak serait une preuve de leur usage cultuel.
D’autres archéologues ont voulu y voir, plutôt que des figurations humaines, des objets utilitaires. L’hypothèse selon laquelle il pourrait s’agir de poids est discutable – leurs dimensions et leurs formes varient considérablement et l’on n’y observe aucune régularité ; celle qui fait de ces objets des instruments pour façonner des cordes – les fibres de laine ou de lin étant passées dans les anneaux avant d’être enroulées ensemble – est plus intéressante. Certains de ces objets, comportant trois anneaux, pourraient être destinés à la fabrication de cordes à trois torons.