Cette statuette Kiliya est tout à fait typique, si ce n’est sa grandeur inhabituelle. Elle se caractérise essentiellement par sa tête massive, reposant à l’oblique sur un cou mince – particularité qui a valu au genre le nom informel de stargazer (« contemplateur d’étoiles »).
Avec ses oreilles de sylphide légèrement endommagées, cette tête est presque aussi large que les bras, qui ressemblent à des ailes, et plus ample encore que les hanches. Par contraste, le reste de l’idole est mince et plat comme une planche.
L’ensemble, très stylisé, constitue un jeu d’angles et de courbes complémentaires. Les bras se détachent du torse grâce à des entailles obliques exceptionnellement étroites, générant des hanches et des coudes anguleux, qui étaient en pointe à l’origine. Les avant- bras, censés être parallèles aux entailles, sont orientés vers des seins imaginaires, voire les soutiennent. Les jambes sont séparées par une incision précise, qui devient une entaille juste au-dessus des « chevilles ». Aujourd’hui manquants, les pieds, petits et sculptés à angle droit par rapport au corps, ne permettaient pas à la statuette de se tenir debout.
Conçue avec soin, la figurine a été exécutée avec une précision toute mathématique : la hauteur se divise en trois – une partie correspondant à la tête et au cou, une autre au torse (jusqu’aux hanches), et une troisième aux jambes et aux pieds. On connaît relativement peu de statuettes Kiliya entièrement conservées, alors que les fragments – essentiellement des têtes – abondent. Nommés d’après le célèbre site de la péninsule de Gallipoli où l’on a découvert une figurine en albâtre actuellement déposée à l’École américaine d’études classiques à Athènes, les exemplaires trouvés par des archéologues sont très rares.
Cette constatation rend incertaine la diffusion de cette variété, de même que sa durée. Ce sont à la fois le contexte chalcolithique à Aphrodisias et les niveaux du Bronze ancien II à Troie qui ont révélé les figurines Kiliya. Si l’on s’en tient strictement à ces informations, cette tradition aurait duré mille cinq cents ans, ou même davantage – soit environ deux fois plus que les images figuratives cycladiques, dont la lente évolution est bien documentée. Or, il existe trop peu de variantes du type Kiliya pour soutenir l’idée qu’il pourrait avoir été produit pendant tant de siècles. Il paraît donc probable que les statuettes découvertes dans le contexte de l’âge du Bronze ont été des trouvailles fortuites datant d’une période plus ancienne, exposées à la surface, voire récupérées lors de constructions ou d’activités agricoles, et conservées comme des reliques à caractère magique.
Il semble à l’heure actuelle que bon nombre de statuettes Kiliya, sinon toutes, aient été exécutées dans de grands ateliers, selon des formules strictement standardisées, éventuellement même sur une base de travail à la chaîne, qui ne permettait guère de choix individuel ni d’importantes modifications de la part du groupe.
Forme et exécution restent toujours fondamentalement les mêmes. À de rares exceptions près (il ne s’agit peut-être pas de productions d’ateliers, mais d’individus), les seules différences que l’on puisse noter résident dans les proportions ; dans le rendu des pieds formant une paire, comme sur cette pièce, ou apparaissant comme une seule unité indifférenciée ; et enfin dans la présence ou l’absence de petits yeux ronds en relief (probablement des pupilles), d’avant-bras en bas relief, d’un triangle pubien incisé, dont le sommet traverse la statuette à l’endroit des hanches, et, à l’arrière, d’une incision horizontale pour marquer les fesses, traversant également la partie la plus large. Cette statuette Barbier- Mueller, ainsi que certaines autres pièces, dénote un manque manifeste de détails. Il paraît concevable que certains éléments aient été ajoutés à la couleur, dont il ne demeure aucune trace. Une tête inédite, que je connais, a manifestement conservé des restes de peinture ayant représenté des yeux en amande et des pupilles, ainsi que des cheveux.
Un grand atelier mis au jour à Kulaksizlar, à l’ouest de l’Anatolie, a fait l’objet d’une publication détaillée. Ces quinze ou vingt dernières années, des quantités considérables de fragments – essentiellement des têtes – sont apparus sur le marché, inachevés pour la plupart. Il est probable que ces pièces proviennent d’autres ateliers, car elles comportent des têtes dont la morphologie n’a encore jamais été identifiée [1].
Publ. : J. P. Barbier-Mueller, in cat. exp. Paris 2003, p. 26-27.
[1] Au sujet de la statuette Kiliya, cf. Thimme 1977, nos 560-566 ; Seeher 1992, p. 154-170 ; Takaoglu 2005, inv. 202-97 notamment, p. 16-17, 34-44 ; pl. 18, 33-37.