Tête-portrait commémorative

Tête-portrait commémorative

Cette tête en terre cuite, dont le cou est intact, a certainement été conçue à l’origine comme une sculpture autonome, et non comme le tenon ou le couvercle ornemental d’un récipient. Comme la plupart des autres sculptures akan en terre cuite, il s’agit du portrait commémoratif d’une personne défunte. L’identité précise et le statut du sujet ne sont pas évidents, bien que la finesse de l’exécution suggère une personne d’un certain rang. Cependant, les marques faciales inhabituelles de cette tête peuvent recéler quelques indices. Les chéloïdes sont caractéristiques mais assez peu fréquentes dans l’art funéraire akan, ce qui incite à conclure qu’elles représentent une marque liée à la population ou au statut [1]. Deux sculptures, dont la ressemblance avec cette pièce est frappante, ont été éditées, l’une dans Arts of Ghana de Cole et Ross, censée provenir d’une collection privée, et l’autre dans les collections du musée Dapper [2]. Si je m’en tiens au rendu pratiquement identique de la structure osseuse de la face et de certains autres éléments – yeux mi-clos, lèvres pincées, sourcils légèrement arqués, nez fin et droit, et marques faciales idiosyncrasiques – j’irais jusqu’à dire que ces trois sculptures, y compris cette pièce, sont de la même main. Leur ensemble de scarifications pratiquement identiques rappelle une autre tête akan sur un kuduo rituel (vase en laiton), que Rattray a attribué au sous-groupe Asante des Kumawu. Alors que les figures en terre cuite sont indiscutablement akan (d’origine akan), ladite scarification paraît plus ewe qu’akan [3]. Autre caractéristique des têtes funéraires akan, la coiffure donne des indications sur le statut social et politique. Ici, le couvre-chef ne manque pas d’attirer l’attention, car on le rencontre peu fréquemment. Comme la racine des cheveux est nettement visible au-dessus du front, les deux amas sur la tête pourraient être des calottes ornementales, probablement en fourrure, abondamment décrites dans l’équipement cérémoniel des hauts dignitaires asante [4]. Mais il pourrait aussi s’agir de deux touffes de cheveux laissés sur le crâne rasé. Ne disposant pas d’équivalents dans les premières sculptures figuratives akan documentées, cette coiffure suggère que la tête pourrait dater du 19ème siècle, et qu’elle n’est peut-être même pas associée à un personnage royal. Il semble que le 19ème siècle ait été une ère de profondes mutations chez les Asante. Ébranlée par les guerres, la monarchie n’a plus réussi à faire respecter les prérogatives royales dont elle était depuis longtemps détentrice. Selon les visiteurs européens dans l’arrière-pays akan, il s’est produit un changement phénoménal chez les commanditaires de terres cuites funéraires : durant cette période, des œuvres ont été commandées par une classe de nouveaux riches akan en plein développement [5]. Nous ne savons pas exactement de quand date cette pièce, mais plusieurs attributs jouent en faveur du 19ème siècle. Si l’on prête attention aux détails des traits faciaux et de la coiffure, il ne fait aucun doute que l’artiste ait eu l’intention de réaliser un portrait. Alors que ce couvre-chef pourrait faire allusion au statut social, son manque de références visuelles à une charge politique laisserait entendre que la personne portraiturée est un membre de cette classe de nouveaux riches. La qualité de la réalisation correspond à celle – tout aussi élevée – de portraits en terre cuite censés représenter fidèlement une personne. Il est moins certain que la pièce ait pu servir de substitut à un courtisan royal pour accompagner un dirigeant décédé.

[1Les portraits funéraires akan en terre cuite présentent un certain nombre de scarifications, qui comprennent notamment deux genres : le premier, un ensemble de parallèles incisées sur chaque tempe, a une explication médicale, jouant le rôle d’antidote contre les crises d’épilepsie ; le second, trois lignes irradiant aux coins des yeux et aux commissures des lèvres, est désigné sous le terme d’akosamba (ako - « parti », samba - « revenu »), sorte de mutilation appliquée intentionnellement aux enfants qui sont les seuls survivants, après une série de fausses couches de la mère. Censée défigurer le visage, cette mutilation dissuade l’autre mère dans le monde des esprits, de venir récupérer l’enfant. Appliquée au portrait d’un aîné akan, cette marque cautionne la réincarnation du défunt.

[2Cole et Ross (1977, pl. 276) ; Quarcoopome (2003, p. 95).

[3Cf. Rattray 1911, p. 218. Si ces rares sculptures en terre cuite proviennent effectivement des Kumawu, on pourrait imaginer qu’elles mettent en valeur l’histoire exceptionnelle de ces derniers. Rattray les associe à une population initiale Ewe, qu’ils avaient délogée pour s’établir eux-mêmes sur son territoire.

[4Muller (1676) a documenté plusieurs exemples de coiffures et autres couvre-chefs liés au statut, chez les Fanti sur le littoral ; Barbot (1732) a recensé un certain nombre de coiffures à la mode au milieu du 18ème siècle.

[5Freeman (1844) et Cruickshank (1853, II, p. 270-271)