Tabourets

Tabourets

Les Yaure, aujourd’hui, ne sont pas très nombreux : à peine quinze mille habitants répartis en trente villages. Ils avaient été autrefois considérés, à tort, comme un sous-groupe des Baule, une population d’origine mande simplement absorbée par des Akan. En fait, si la population est composite, les Yaure constituent aujourd’hui, ne serait-ce que par leur art, une entité profondément originale, mais très peu prise en compte, bien que leurs masques à visage humain ornés de motifs zoomorphes aient fait leur réputation parmi les collectionneurs.

Les sièges traditionnels sont encore largement répandus dans tous les villages, et d’utilisation courante, aussi bien par les hommes âgés (lors des discussions vespérales) que par les femmes, pour un repos hâtif entre deux tâches quotidiennes. Les Yaure ont emprunté à leurs voisins plusieurs types de sièges, mais ceux qui relèvent vraiment du pays sont analogues aux deux présentés ici.

Les Yaure les appellent fwa (à noter que ce modèle existe aussi chez les Baule, qui l’ont emprunté à leurs voisins, et qui le nomment fa bia). Sculpté dans un seul bloc de bois dur (de l’iroko : koorè en yaure), choisi à la base du tronc, près de la racine, il est constitué de deux plateaux réunis par des colonnes brisées, comme pour mieux traduire une force, un dynamisme contenus, une impression conjuguée de stabilité et d’élan. Raffinement des lignes, tension des volumes : les exigences des Yaure, en ce qui concerne leurs masques, se retrouvent pour leurs sièges. Sièges qui ont des dimensions très variées, de quarante centimètres de diamètre à une vingtaine, et les plus petits sont ainsi aisément transportables, de terrasse à terrasse, pour la consultation de « l’oracle à souris ».

Au cœur du pays yaure, dans le village de Bokassou, la femme du sculpteur Kouassi Kouassi Anatole possédait, il y a vingt ans, un siège identique à ceux-ci, très large, et qui semblait ancien, ou, comme disent les rédacteurs de brochures
de ventes, très « patiné ». Curieusement, le chef du village de Bokassou en possédait aussi un, analogue, mais beaucoup plus petit. Ce qui atteste bien, contrairement aux assertions habituelles, que la possession d’un siège n’est pas toujours attachée au sexe, au rang, au statut.

Lors de mon séjour de 1989, je me souviens que son mari, un soir, m’avait confié que de multiples acheteurs dyula, ou même sénégalais, qui sillonnent le pays à la recherche d’objets, lui demandaient périodiquement s’ils pouvaient lui acheter son siège, pour le vendre à Abidjan, et, à chaque fois, il avait refusé, même en échange de sommes relativement importantes. « Pourquoi refuser une telle offre, lui avais-je demandé, c’est si facile pour un sculpteur de fabriquer un siège analogue ? » C’est sa femme qui avait alors répondu : « Ce siège, mon mari l’a fabriqué dans les premières années de notre union, le vendre, ce serait me vendre un peu moi-même. »