Chaise longue

Chaise longue

Cette chaise à quatre pieds est remarquable par ses traits figuratifs (pieds de devant et tête), qui telle une invitation à s’asseoir, reproduisent le corps en position semi-allongée ; sa forme carrée et abrupte du devant, dont nous ne connaissons pas d’autre exemple, semble justifiée si l’on considère qu’elle figure l’angle des jambes repliées. La sculpture au sommet, obtenue en quelques coups d’herminette, est généralement la partie manquante de ces sièges.

Les chaises d’homme « Gurunsi [1] » sont lyela, nuna, ou sisala. De différents styles [2], elles sont l’apanage de quelques personnes. Qui ? Le peu d’éléments publiés à ce sujet – siège de chef ou de doyen de lignage – concernent les Nuna. Centrant ci-après nos propos sur les Lyela nous évoquons le rapport de ces sièges au pouvoir, leurs usages, leur production.

En 40 ans, les sièges à dossier lyela, dogoshala (« siège-s’adosser »), ont
pratiquement disparu. Certains, un pied brisé, ravinés par les intempéries alors que taillés dans un bois dur peu sujet aux fissurations [3], gisent parfois dehors. Les rares que nous ayons vu en bon état provenaient, toujours, du grand-père de notre interlocuteur, déjà âgé. Leur fabrication remonterait donc, globalement, au moins au début du XIXe siècle : elle paraît avoir cessé avec la colonisation.

Sur ce siège prestigieux ne peut s’asseoir que l’aîné d’une maison (kelé : habitations entourant une cour), périmètre de son usage hors duquel il n’a aucun lien au pouvoir. Ce siège, en effet, est absent des rites et cérémonies ; le maître de la terre (autorité suprême du village) n’en a pas, tout comme le chef de clan ou de masque, le forgeron, le devin... L’unique statut social auquel on puisse l’associer, en l’état actuel des données, est celui de doyen de lignage [4]. Mais encore fallait-il être aisé et même, insiste-t-on, « mieux que bien », notion de richesse que le prix d’acquisition du siège ne suffit pas à justifier [5]. Il faut y adjoindre, en effet, la dimension imposante du kelé et ce privilège qu’avaient quelques-uns de bâtir, à son entrée, une porte monumentale [6].

Hérité au sein de la maison, ce siège réputé durer très longtemps ne se rempla- çait que devenu hors d’usage (pied cassé, usure). Si l’extrémité sculptée du dossier utilisée pour saisir le siège se brisait, effacer la trace de l’accident suffisait à lui garder sa majesté. Pour en avoir un neuf il fallait le commander auprès de spécialistes [7], présents dans quelques villages seulement, qui ensuite le livraient.

La taille, à l’herminette, se fait en brousse. Avant d’abattre l’arbre qu’il a choisi, l’artisan effectue certains rites pour se protéger des génies et mener à bien son travail [8]. Le morceau débité, il fait sortir de la masse la courbe élancée de la chaise, puis ses pieds : il « lève sa tête », dit-on. Ensuite, « il ouvre ses pieds », taille qui débute par le devant de la chaise. Le dessous achevé, il pose la chaise sur ses pieds pour affiner le galbe du siège, le dossier, puis les polir. Le bas est traité avant le haut, comme pour les éléments décoratifs : entailles latérales (jila : excroissance), incisions transversales ou longitudinales, puis enfin extrémité du dossier (yo : tête) avec, le cas échéant, la sculpture qui vient l’orner (ye-mol : crête). Trois motifs de « crête » seulement nous sont connus : outre la lune [9] et la tête d’homme visibles ici, il était courant, dit-on, de sculpter une tête de gallinacé.

Les proportions, les formes épurées et les finitions soignées font de ces chaises un superbe mobilier, dont les qualités sont appréciées des Lyela. Parfois, par exemple, pour qualifier la beauté de leurs ornementations, certains usent d’un terme réservé aux jeunes hommes et non aux choses, bobwar : beauté, coquetterie masculine, séduction.

[1Ce terme, aux acceptions variables suivant les auteurs, fut imposé à des populations apparentées du Nord Ghana et Centre-Sud du Burkina-Faso : Kasena, Lyela, Nankana, Nuna, Pwo (ou Puguli), Sisala, Winye (ou Ko), voir Liberski 1991 : 32-66.

[2Celles des Sisala, très longues, sans décors, se remarquent par leur étroitesse (observations de terrain, 1989) ; celles des Nuna par leurs dossiers sculptés parfois très étroits ; en l’état actuel des connaissances, seules les chaises lyela ont parfois quatre pieds et non trois.

[3Pterocarpus erinaceus (Fabacée, 10 à 35 m de haut). Son bois résistant aux termites sert aussi pour les charpentes.

[4On ne peut associer le syntagme « siège de chef » (pyo dogwa), parfois usité en lyela pour désigner un dogo-shala, à l’exercice du pouvoir : pyo, chef, est alors juste un terme honorifique. Ce rapport n’est attesté, dans l’ensemble Gurunsi, que chez les Kasena, où le chef de village a un banc sculpté à une extrémité. Chez les Nuna du nord, ces dernières années, les interdits sur les chaises sont tombés mais leur prestige demeure : le marché s’ouvrant (les devins en veulent, etc.), la production croît.

[5Ce prix, élevé – 250 cauris –, est presque celui de la grande jarre que toute femme accomplie se devait de posséder (200 à 250 cauris) (Pecquet 1994). Les tabourets de femmes et d’hôtes coûtaient, eux, entre 30 et 50 cauris.

[6Au grand kelé (plus de 100 résidents), image d’une réussite sociale, est associée la richesse car il permet de faire la soudure par la culture de grands champs en différents lieux, ce qui maximalise les récoltes (Pecquet 1993).

[7Outre celui de cultivateurs, leur travail se limite aux chaises et tabourets (toujours produits). Les autres spécialistes du travail du bois font, respective- ment : bâtons de divination, masques, mortiers et abreuvoirs, pilons et manches d’outils, portes, vaisselle culinaire. Seules les échelles perroquet (accès aux terrasses) sont faites par tout un chacun.

[8Il est possible que soient en jeu des qualités matérielles et immatérielles imputées à l’ouvrage fini, comme cela se passe avec la terre de construction des habitations, matière pensée vivante (Pecquet 1998).

[9Ce motif est fréquent pour les décors muraux. Lors de récoltes exceptionnelles, par exemple, on construit un grenier spécial sur une paroi duquel on dessine, à la cendre, le croissant de lune où l’on a fait les semis.