Trophée du meilleur cultivateur

Trophée du meilleur cultivateur

Est-ce que travailler dans les champs, en plein soleil, suscite la création artistique ? Jamais, du moins en
Occident. Toutefois, chez les Senufo, au nord de la Côte d’Ivoire, l’activité rurale, lorsqu’elle est ritualisée
(ce qui n’advient pas systématiquement), et afin de glorifier le travail de la terre, de stimuler le labeur collectif, peut donner naissance à des oeuvres de
sculpteurs qui sont aussi agriculteurs. L’un des plus
grands honneurs pour un jeune Senufo, dans la
société villageoise traditionnelle était de remporter
le titre de sambali (maître cultivateur) pour brandir
le trophée (tefalipitya) qui lui était remis à l’issue
d’une véritable compétition d’agriculture, où se
révélaient sa force de travail, sa rapidité, sa dextérité
dans le maniement de la houe. Le trophée [1] était
brandi par le cultivateur lorsqu’il avait terminé ses
sillons avec suffisamment d’avance sur ses concurrents
pour prendre le temps d’esquisser quelques
pas de danse.

Assise en haut de la canne, la jeune fille (pitya)
occupe une position prestigieuse. C’est l’image de
l’épouse que le détenteur du trophée mériterait de
recevoir, l’emblème d’une fille qu’un père serait ravi
de lui donner en mariage, afin de réaliser une alliance
matrimoniale propice pour toute la maisonnée. La
figure de la femme est harmonieusement sculptée
en une suite de courbes qui coulent de l’arrière vers
l’avant : une coiffe construite en deux rebonds ; la
crête de la coiffe descendant sur le front entre les
deux yeux eux-mêmes séparés par l’arc de l’arête
nasale qui prend naissance au sommet du front
pour épouser l’ovale de la bouche ; de longs seins
pointus incurvés jusqu’au centre du torse, et séparés
par un triangle qui, épousant le même mouvement,
glisse à la base du cou. Jusqu’aux deux cuisses
arrondies, mais dont le demi-cercle vertical englobe
les cercles quatre fois répétés du siège traditionnel,
servant de socle, et dont l’horizontalité fait écho
aux scarifications qui ornent les fesses de la femme.

Ce serait oublier que ce trophée a la forme d’une
canne agencée telle une colonne à étages séparés
par des supports évidés, comme autant de jambes
fléchies qui dressent vers le ciel l’image souveraine
de la féminité.

[1Le trophée se transmettait de génération en génération.