Statuette féminine du génie de la nature

Statuette féminine du génie de la nature

Les Baule, en Côte d’Ivoire, croient en l’existence de génies de la brousse qui prennent forme humaine. Peu de personnes les ont vraiment vus. Mais des devins m’ont raconté qu’ils sont laids, bossus, velus. Invisibles pour tout un chacun, ils éprouvent une étrange affection envers certains humains.

Problème : pour un esprit, comment entrer en intelligence avec un vivant ? Le posséder, littéralement. Le génie s’empare d’une personne qui devient médium, un komyenfwé, capable de donner des informations sur le futur, les soins à apporter [1]. Volages et espiègles, ces esprits deviennent cléments et bénéfiques si on les honore. Comment agir sur eux ? Les amener à « habiter » temporairement dans une œuvre d’art qui absorbera leur pouvoir, pour le réguler. La statuette n’est pas le « portrait » du génie : juste son habitacle. Selon l’expression
baule, « le génie habite dans la statuette » (asie usu i tran olè). Ou ce sera le « tabouret » sur lequel il viendra se reposer. Ce qui explique que certaines de ces figures, comme celle-ci, représentent des personnages assis sur un siège traditionnel [2]. Des traces de kaolin et des taches de sang provenant du sacrifice de poulets attestent que cette statue, qui porte, sur la poitrine, les rubans entrecroisés que les komyenfwe revêtent lors des séances publiques, était l’élément majeur d’un culte de divination. Avec un paradoxe, juste apparent : le génie est figuré plongé dans le recueillement, alors que le devin qu’il possède et qu’il assiste entre, lui, en transes, à ses côtés [3].

Qu’est-ce que sculpter ? C’est abolir une puissance hostile, sauvage : katatiwa, i ti kè blo ninga mo besuti sa (« L’esprit, devenu statuette, c’est un animal que l’on a apprivoisé »). L’insatisfaction est le propre des génies : après avoir accepté de résider au village, ils ne veulent pas seulement ressembler au commun des mortels ; il leur importe d’apparaître sous des traits idéalisés, magnifiés. Si la figure doit être aussi séduisante que possible, c’est parce que le génie exige que soit dissimulé tout ce qui passe, chez les humains, pour des défauts. Si la statuette était laide, le génie penserait qu’on se moque de lui. Une œuvre splendide, en revanche, prédispose le
génie à être bienveillant [4].

Note de l’éditeur : Josef Mueller, entre 1920 et 1939-1940, lorsqu’il résidait à
Paris, avait acheté plus de quarante statuettes baule. Celle-ci était sa préférée. Elle fut soclée, comme une grande partie de ses acquisitions, par le socleur japonais Inagaki.

[1Voir Boyer 2007b.

[2Cette position renforce l’autorité, la majesté, l’aura du génie.

[3Le sculpteur de cette œuvre, anonyme, mais dont le style se reconnaît sur d’autres pièces de la même période, se caractérise par son goût pour les stries, les rainures, et son travail par la disposition des doigts croisés, alignés horizontalement, avec deux pouces dressés, mais aussi par les larges colliers qui ornent les bras, et par les scarifications, disparues depuis plusieurs décennies chez les Baule, qui rythment le poli du ventre, le cou, le visage.

[4D’où un processus d’inversion esthétique : de même que la
sculpture transmue en charge positive la « négativité » du génie (imprévisibilité mais aussi clairvoyance), de même, il importe au sculpteur de transformer la difformité en perfection physique, selon, encore, les jugements des humains.