Statue rituelle

Statue rituelle

Dans l’ensemble de la région des Grassfields se dégage un modèle politique et magico-religieux consistant en une association étroite entre l’institution de la chefferie et celle de sociétés initiatiques, à caractère souvent secret, qui gravitent autour du palais. Parmi les nombreuses sociétés secrètes bamileke, la plus importante est l’association ku’ngang, dont les membres les plus influents détiennent le pouvoir de se transformer en animal, généralement en buffle ; cet animal devient leur pi, leur double ou doublure.

Les masques yegue et les statuettes rituelles mu-po qu’ils détiennent sont les supports de leurs pouvoirs de transformation, mais aussi de leurs pouvoirs thérapeutiques et de contre-sorcellerie. Le ku’ngang est probablement né dans la chefferie de Banka ; les statuettes rituelles mu-po y portent, comme les masques yegue, des tresses de cheveux humains et la figure illustrée ici arbore effectivement l’une de ces tresses. Les mu-po sont généralement de petite taille, et celle-ci est à cet égard exceptionnelle. Les plus grandes d’entre elles étaient exposées dans la cour de la chefferie durant la semaine qui précédait l’épreuve de purification publique nggu ; l’ensemble de la population devait s’y soumettre tous les deux ou trois ans ou en cas de malheur important, telles une épidémie ou une invasion de sauterelles [1].

Le type de mu-po illustré ici, et qui représente une mère de jumeaux, magne en train de mettre au monde un enfant, était utilisé lors de rituels de fécondité. Ce type de « maternité » est fort rare [2] ; généralement, les tu-po de fécondité représentent une femme gravide ou une femme allaitant son enfant. Les tu-po féminins portaient en général un collier végétal confectionné au moyen d’une branche souple ou d’une liane [3]. Lorsqu’une femme était stérile, qu’elle avait avorté ou accouché d’un enfant mort-né, elle venait consulter le détenteur de ce type de mu-po ; il lui faisait mâcher du kaolin qu’elle crachait ensuite sur la poitrine de la statue. Les traces de kaolin sont encore visibles entre les deux seins de la figure. Ce type de statue était oint d’huile ou enduit de kaolin, comme on le voit sur le front et dans le dos, et certains mu-po comportaient un réceptacle destiné à contenir des charmes qui renforçaient son efficacité.

[1Les membres du ku’ngang leur faisaient absorber un breuvage qui était censé se transformer en poison pour ceux qui étaient coupables de sorcellerie.

[2Un seul autre exemplaire à notre connaissance est publié par Harter (1986, p. 266, ill. 302).

[3Sur une photo de cette même statue, publiée par M.-L. Bastin,
on peut encore voir ce collier (Bastin 1984, p. 241, ill. 246).