Sceptre au cavalier

Sceptre au cavalier, Roi ou grand noble ?

L’art d’Ifè occupe une place très particulière dans mon coeur, en raison des liens d’amitié que j’ai longtemps entretenus avec le si regretté Frank Willett, connu jadis grâce à Bill Fagg (celui-ci nous a fait visiter les réserves du British Museum, à ma femme et à moi-même, pour la première fois en été 1955 !)…

Et puis, pourquoi ne pas le dire avec honnêteté : tout collectionneur rêve de posséder un jour une œuvre absolument hors du commun, dont l’existence même ne pouvait être supposée, joignant une intense beauté à la rareté, et qui au surplus témoigne de la grandeur d’une civilisation dont l’humanité entière peut s’enorgueillir. Une telle acquisition est de nature doublement improbable aujourd’hui, en raison des législations nationales régissant le transfert des « biens culturels ».

Dans le cas présent, comme l’a écrit le Pr Boyer (voir Arts d’Afrique et d’Océanie, p. 43-61), un miracle a voulu que le directeur de la National Commission for Museums and Monuments du Nigeria, ethnologue de formation, dont je connaissais le nom car Frank Willett m’avait parlé de lui, ait vu la pièce chez ses propriétaires togolais il y a une vingtaine d’années, alors qu’il faisait des recherches sur les Nigérians établis dans ce pays. Or, le Togo, proche du Nigeria ne possède pas de biens culturels propres à protéger et ne restreint donc pas l’exportation de ce qui se trouve sur son territoire. Il put donc être envoyé à New York où (dernier miracle) ma femme et moi l’acquîmes. Le cavalier de « bronze », vieux de quelque huit cents ans, a donc trouvé sa place dans nos collections familiales, où il fait « figure de Joconde ». Permettre au public de profiter de sa vue, à l’occasion du trentième anniversaire de la fondation de notre musée de Genève, est pour moi la plus belle faveur que le destin puisse m’accorder. Elle récompense les efforts fournis dans le but de partager avec autrui les œuvres de peuples, auteurs de ces « arts lointains », dont les milliers de kilomètres ou les milliers d’années nous séparent.