Marteau de gong

Marteau de gong

Chez les Baule, il existe plusieurs techniques de divination, certaines simples par le matériel employé, bien que complexes pour l’analyse, comme le « jet de lacets ». Mais, sur le plan de la théâtralité et de la création plastique, la plus spectaculaire fait intervenir des devins-danseurs, les komyenfwé, qui, possédés par des génies de la nature, servent d’intermédiaires entre les esprits et le monde du village. On les appelle aussi awèfwè (« êtres des frontières », celles qui séparent le visible de l’invisible). Lors de leurs cérémonies de transes, quand les esprits qui les investissent parlent par leur entremise, ils se servent d’instruments rituels, plats en terre, hochets en forme de gourde, et surtout gongs de métal qu’ils frappent pour « réveiller » les génies, les faire surgir de la brousse et de leur torpeur, à l’aide, miracle de l’art, d’un marteau en bois décoré. Ces objets sont nommés lawlé waka.

Plus le devin est réputé, plus son matériel religieux est ouvragé, comme en témoignent certains objets qui ont appartenu à des collections occidentales, notamment le marteau de l’ancienne collection d’Helena Rubinstein, qui, j’en suis persuadé, est le plus éblouissant de tous ceux que j’ai pu voir, en trente ans de fréquentation du peuple baule [1]. Est-ce pour faire oublier que cette pièce reste un simple instrument de percussion ? En fait, loin d’être surajoutée à la partie fonctionnelle, la figure est insérée, en une évidence plastique. Son hiératisme, très relatif, s’harmonise avec le demi-cercle du heurtoir à l’intérieur duquel elle s’inscrit, mais aussi avec les torsades de la poignée au sommet de laquelle elle se dresse, souveraine, comme sur un piédestal, comme pour mieux se dégager de la spirale qui l’entraîne, avec un étagement des plans qui mène graduellement le regard vers la figure sommitale.

Le souci du détail qui se révèle dans le traitement du personnage féminin, le sens des volumes et des proportions, les clous en laiton hémisphériques fixés sur le manche, le front et le dos de la statuette, pour les valoriser, aussi bien que l’inimitable patine, tout confère à ce chef-d’oeuvre [2] , son équilibre, sa délicatesse, sa majesté.

[1] Aujourd’hui, les devins se servent simplement d’un bâtonnet, sans nulle sculpture, et le gong de fer est remplacé par un triangle de métal (voir Boyer 1993c).

[2] À mes yeux l’un des plus beaux de l’art africain.