Gong

Gong

La musique induit-elle une forme artistique ? Assurément pas : les instruments obéissent à des
contraintes autres que plastiques. Et pourtant, à voir tambours et idiophones, en Afrique, on pourrait
penser le contraire. Comme si accords, modulations, inflexions avaient été transmués en statuaire, comme si sonorités et notes de musique s’étaient
métamorphosées en oeuvre d’art. Ce que prouve à
merveille ce gong recueilli à 90 km au nord-est
d’Abidjan, à la jonction des zones de peuplement
agni et atyie, deux groupes de l’ensemble akan. Qui
n’a l’idée d’un son léger ou grave rien qu’en touchant
la corolle d’un instrument ? C’est un peu
comme si cette oeuvre était une note suspendue,
fixée dans le laiton, et exprimant, par sa forme, le
son qu’elle doit produire.

Ce gong est décoré d’un personnage qui souffle
dans une trompe. Nulle redondance. Juste un
accord : l’application d’un principe esthétique,
fondé sur la correspondance entre l’utilisation de
l’objet, à percussion, et l’image qui le surmonte, un
musicien qui joue d’un instrument à vent. Perché
sur la poignée du gong que tenait l’officiant, il souffle
dans la corne par l’embouchure latérale, et non
apicale, comme c’est souvent le cas en Afrique de
l’Ouest, notamment, autrefois, avec les trompes
traversières en ivoire des Sapi de Sierra Leone (XVe
et XVIe siècles), dont certaines, curieusement, proposent
une disposition identique [1]. Chez les Akyie, au
sud-est de la Côte d’Ivoire, cet instrument tenait
autrefois une place éminente lors des cérémonies.
Plusieurs personnes m’ont confirmé que de tels
gongs et trompes étaient utilisés lors de fêtes auxquelles
assistaient le chef et sa suite, mais je n’ai
jamais vu moi-même un tel instrument [2]. Ce qui
témoigne de l’ancienneté de l’oeuvre, qui date du
XVIIIe ou du XIXe siècle.

Note de l’éditeur :
Cet objet se trouvait dans la collection d’un Européen vivant en
Côte d’Ivoire, et fut reproduit dans l’ouvrage d’André Blandin
consacré aux arts du métal en 1988. Il n’en fallut pas plus pour
que les fabricants de talismans, qui sont aussi faussaires à
l’occasion, le recopient. On vit donc de multiples reproductions
aux marchés de Treichville (avant l’incendie) ou de Cocody à
Abidjan. Comme le gong n’avait été reproduit que de face, les
falsificateurs pensèrent que le même décor se trouvait à l’arrière,
alors que l’original est lisse ! Enfin, n’imaginant pas une cloche
sans battant, ils en inventèrent un, alors que le son était produit
par un petit marteau de bois, en frappant le gong.

[1Voir Boyer, « Les ivoires des Sapi », dans Boyer 2007a, p. 51.

[2L’un de mes étudiants atyie, Jean-Claude Dogbo, m’a confié qu’avant de se rendre en France pour écrire une thèse sous ma
direction, il était allé consulter une devineresse pour lui demander
si son voyage se déroulerait dans de bonnes conditions. En retour,
le doctorant lui avait remis une somme d’argent (5 francs CFA en
1983), déposée près de la statuette.