Figure tombale

Figure tombale

Cette figure masculine [1] ngya gracieuse et longiligne – usée par le temps mais dans un remarquable état de conservation – est sculptée dans une seule pièce de bois, mais elle a les joues et le front décorés de clous et de fines bandes de métal. Exécutée par un artiste anonyme du sud-ouest du Soudan, probablement dans la première partie du XXe siècle, cette sculpture ornait une tombe.

Grâce aux travaux de divers auteurs, et notamment d’E. E. Evans-Pritchard [2] et Andreas et Waltraud Kronenberg [3], on sait que ces figures (ngya) servaient à honorer la mémoire des valeureux guerriers chasseurs chez les Bongo et dans divers groupes apparentés ; érigées par la famille à l’occasion d’un banquet organisé près de la tombe environ un an après le décès, elles devaient garantir au défunt une bonne place dans le village des morts. De son vivant, un homme pouvait acquérir du prestige et s’élever socialement s’il tuait du gros gibier à la chasse ou des ennemis à la guerre, ou encore s’il accomplissait divers exploits.

Les figures tombales reflétaient le titre et le rang du défunt ; elles étaient souvent associées à des poteaux garnis d’encoches correspondant au nombre d’ennemis tués et, parfois, portant les effigies des victimes. Dans certains cas (mais pas ici), les encoches étaient faites directement sur la sculpture [4].

Selon Klaus-Jochen Krüger [5], ce spécimen faisait partie d’un lot de quinze figures soudanaises mises sur le marché de l’art européen par le marchand belge Duponcheel en 1973 ; toutes avaient été acquises quelques mois plus tôt, après le cessez-le-feu de mars 1972 qui mettait fin à une guerre civile commencée en 1955 [6].

Jusqu’à récemment, on a pensé que cette figure était d’origine bongo, et c’est ainsi qu’elle a été exposée et publiée, mais Krüger pense qu’elle est d’origine belanda mbegumba [7]. En effet, il a appris de Duponcheel en personne que cette sculpture avait été achetée à Raffili, qui est un centre des Belanda Mbegumba, et qu’il convient donc de leur en attribuer la paternité plutôt qu’aux Bongo [8]. D’ailleurs, par son apparence, elle correspond parfaitement à la brève description des « effigies tombales » belanda mbegumba donnée par E. E. Evans-Pritchard en 1931 [9].

[1Nous savons que Jean Paul Barbier-Mueller l’acheta en 1973
à Henri Kamer, qui la tenait lui-même du négociant belge Christian Duponcheel, ce dernier l’ayant trouvée au Soudan au début de cette même année, ou peut-être en 1972.

[2Evans-Pritchard 1929.

[3Kronenberg 1960 ; id. 1981.

[4Cette effigie, exceptionnelle en son genre, a fait l’objet de nombreuses publications et expositions. La plus importante : Africa : The Art of a Continent, organisée à la Royal Academy de Londres en 1995-1996, avec catalogue (Coote 1995). En ce sens, elle constitue une œuvre canonique de l’art africain. Malheureusement, les écrits sur l’histoire complexe de la région sont dispersés, incomplets ou peu dignes de foi ; par ailleurs, l’histoire même de cette figure étant mal documentée, il est difficile de donner des informations très détaillées. Nous disposons cependant de quelques éléments.

[5Krüger 1999-2000, p. 87-88.

[6Duponcheel, précise Krüger, bénéficia dans cette opération d’une « aide » de la part du chef des rebelles, mais la nature de cette aide n’est pas précisée.

[7Ibid., p. 96-98, fig. 23.

[8Krüger, correspondance personnelle récente.

[9En 1930, en effet, cet anthropologue britannique passa quatre jours dans la région des Belanda (parfois Bellanda), et c’est sur ses descriptions précises et circonstanciées que repose notre connaissance plutôt limitée de la question. Les Belanda étaient à l’époque un peuple agricole sédentaire, composé d’un « amalgame » de deux peuples jusque-là sans liens linguistiques ni culturels : un groupe nilo-saharien parlant une langue nilotique, appelé Belanda Bor (parfois aussi Mberidi), et un groupe du Niger-Congo parlant le sere-bviri, appelé Belanda Viri (mais connu aussi sous le nom de Mbegumba). La population totale représentait environ dix mille personnes. Selon Evans-Pritchard, les Mbegumba et les Mberidi (c’est-à-dire les deux « composantes » des Belanda) « ont presque certainement emprunté les effigies funéraires en bois aux Bongos » (Evans- Pritchard 1931, p. 39). Evans-Pritschard ajoute : « Celles érigées sur les tombes des Mbegumba sont les plus belles de toutes celles que j’ai vues dans le Bahr-el-Ghazal ; elles sont ceintes à la taille d’une bande en tissu d’écorce ou en coton tissé, et elles sont ornées de chapeaux, de bijoux aux oreilles et de fibules dans le nez. Les deux sexes sont représentés. Les corps sont bien sculptés et certaines parties sont teintes en rouge et bleu. Parfois, on trouve ce que je pense être une marque tribale des Mbegumba, à savoir trois brèves incisions en diagonale sur chaque joue » (cf. ibid., paraphrasé par Seligman 1932, p. 482, et cité par Krüger 1999-2000, p. 96-98). D’après ces témoignages, qui remontent donc à 1930, on peut penser que les bandes métalliques sur les joues sont les « marques tribales » et que cette figure était à l’origine revêtue de tissu, peinte en rouge et en bleu et peut-être ornée de divers accessoires. D’autre part, en tant que sculpture funéraire, elle était montée sur une tombe et peut-être accompagnée d’autres figures formant un
ensemble (Preston 1985, p. 26-28). Nous ne savons rien des critères esthétiques des Belanda Mbegumba, mais, compte tenu des qualités formelles dont témoigne cette œuvre, on peut penser que certaines valeurs esthétiques locales rejoignaient les critères en vigueur en Occident. Enfin, la relation formelle étonnante entre le visage en forme de cœur (qui évoque un masque) et le front en cône allongé exige quelques
explications. Stylistiquement, ce type de visage n’est pas unique (Krüger 1999-2000, p. 97, fig. 21, présente un visage semblable attribué aux Bongo, près de Wau), mais la tête est singulière, et aucun auteur n’a encore donné d’explication plausible à cette singularité. Selon certaines hypothèses, non confirmée, cette sculpture représentait à l’origine un homme coiffé d’un grand casque colonial, et ce casque aurait été enlevé (et la forme de la tête modifiée) de façon à rendre l’œuvre plus « vendable » sur le marché européen.