Figure de maternité

Figure de maternité

L’Occident chrétien de Masaccio, Raphaël ou Michel-Ange a-t-il l’exclusivité des maternités ? Bien avant de rencontrer le christianisme, depuis des millénaires, l’Afrique a honoré des femmes tenant un enfant dans leurs bras, allaitant, et qui célébraient ainsi la fécondité et l’accord de la communauté, surtout lorsque la mortalité infantile, la capture de jeunes adultes pour l’esclavage ou les maladies entraînaient des pertes qui mettaient en péril la survie du groupe.

Chez les Senufo, au nord de la Côte d’Ivoire, une telle représentation célèbre le deuxième rôle, surnaturel, de l’esprit que la femme évoque : les bras qui se dressent, presque rectilignes, verticaux, soutiennent une coupe censée contenir, lors des processions, le reflet du « feu intérieur ». Lors des cérémonies, une telle statuette, soigneusement enduite de beurre de karité puis de poudre de kaolin, est portée par une femme âgée, qui a eu de nombreux enfants, suivie d’une jeune fille. Dissimulée dans le récipient disposé sur la tête, une corne d’antilope contient des substances magiques. Les dessins des scarifications, avec des zones rectilignes de hachures, et certains détails anatomiques (les doigts séparés) rattachent cette oeuvre à la tradition sculpturale kuleo.

Image d’une mère nourricière, la femme, qui n’incurve que légèrement la tête vers les deux bébés, n’est pas inattentive, juste méditative. L’arc de cercle de son visage répond à ceux de ses propres seins et des bras des enfants et, plus bas, à la courbure des fesses, et même au cercle du tabouret traditionnel sur lequel elle est assise. Les jumeaux qui boivent le lait maternel sont intentionnellement minuscules [1]. Ces prodigieuses grappes de formes vivantes, seins et bouches associées, sont en fait des représentations symboliques de la mère dispensatrice de vie qui, dotée de ressources surnaturelles, ne se borne pas à dispenser des nutriments. L’oeuvre marque des atouts féminins essentiels : non seulement enfanter, ni même uniquement nourrir, mais rappeler, sur un plan sacral, l’idée de lignage. Ainsi, de ces seins courbés aux deux bouches goulues, ce n’est pas seulement du lait qui coule, c’est surtout la transmission symbolique des valeurs.

[1] Nulle défaillance du sculpteur, mais le désir de marquer la valeur protectrice de la mère, qui les abrite sous ses seins gonflés, recourbés jusqu’à leurs bouches, comme des fontaines. Sauf qu’en Afrique, à l’encontre de ce qu’il advenait en Occident, il n’existait pas de fontaines, juste des puits. Ce qui renforce en l’occurrence le caractère souverain, supérieur, élevé, dans tous les sens du terme, de la mère.