Les masques-heaumes à deux gueules opposées interviennent dans plusieurs cultes du centre et du nord de la Côte d’Ivoire, chez les Baule [1], les Wan, les Mona, les Malinke de la région de Mankono (appelés Koyaga [2]) et, ce qui est moins connu, les Yohure [3].
Mais, alors que ces effigies ne sont presque jamais représentées dans les collections occidentales, car trop sacrées, les masques bicéphales des Senufo sont depuis longtemps célèbres, et ce sont les figures, il faut le reconnaître, les plus impressionnantes de ce type stylistique propre à cette région. Ne serait-ce que par leurs dimensions, leur ornementation, l’agencement savant d’éléments divers, leur sens de l’équilibre. Tel ce masque bicéphale exceptionnel par sa décoration, le recours à des peintures traditionnelles, qui relève d’une cérémonie instituée chez les Nafara, près de Korhogo. Les adjoints du porteur l’ajustent sur sa tête, alors que d’autres l’habillent pour faire de lui une entité de la brousse. Au sommet, deux caméléons, qui seraient les premiers êtres vivants venus sur terre pour fouler la boue originelle, tiennent une cupule destinée à recevoir une substance active [4].
Nommé wanyugo, alors que le danseur qui le porte, avec tous ses « atours », est appelé wao (pl. wabele), ce masque intervient lors de funérailles, sur les sentiers, les pistes, pour chasser les maléfices, éradiquer les sortilèges, mais il peut aussi être lui-même auteur de magie agressive. D’où ces oreilles qui se dressent pour surveiller d’éventuelles menaces, ces protubérances qui visent à dérouter, et surtout les deux gueules aux dents impressionnantes, mais uniquement pour ceux qui regardent. Il reste qu’un tel masque, lors d’une cérémonie, a pour dessein d’effrayer, surtout lorsqu’il apparaît la nuit, parmi les torches que brandissent ses acolytes. Lors de ces manifestations, le porteur tournoie sur lui-même, en une sorte de rotation étourdissante qui vise à mettre les membres du village en confrontation, alternativement, avec l’une ou l’autre des deux gueules. Il répond ainsi à la vision, propre aux peuples de la Côte d’Ivoire centrale et nord (Senufo, Baule, Mona, Koyaga, Wan) d’un univers double.
Note de l’éditeur : Ces masques dansent en couple et sont « si puissants » qu’on ne les conserve pas dans le bois sacré, mais dans une petite cabane séparée, sous un arbre isolé.