Les Urhobo, petit groupe de population de langue edo vivant au nord-ouest du delta du Niger, ont réalisé des oeuvres remarquables mais peux connues, parmi lesquelles s’inscrivent des sculptures en terre cuite et en bois destinées au culte des ancêtres et des forces surnaturelles, ainsi que des masques en bois liés aux esprits de l’eau et de la terre. Nombre de ces travaux témoignent de l’influence artistique des peuples voisins, Edo, Igbo, Ijo ou Itsekiri. Ainsi, le modèle présenté ici, qui est encore utilisé de nos jours dans de nombreux villages au sud du territoire urhobo, aurait été emprunté aux Ijo occidentaux. Les diverses informations disponibles quant à sa signification s’accordent pour l’associer à un puissant génie de l’eau du nom d’Ohworu. Désigné parfois comme l’un des "enfants du génie" emedjo qui apparaissent au moment de la crue du Niger pour apporter dans les villages la "bénédiction des eaux profondes", ce type de masque est aussi considéré comme l’image d’une "fille au corps juvénile" (omotokpokpo). Selon Perkins Foss, il s’agirait dans cette interprétation d’une jeune fille nubile (opha) placée sous la protection d’Ohworu, qui porterait une coiffure élaborée correspondant à la représentation de la fiancée , coiffure que l’on reconnaît dans ce masque à la calotte surmontée de deux protubérances en forme de cornes [1].
Les traits délicats de ce masque au visage ovale s’amincissant vers le menton, aux paupières baissées, au nez droit et à la large bouche aux lèvres closes, parlent en faveur d’une représentation féminine. Contrairement aux masques bigarrés de confection récente, cet exemplaire sobre, légèrement endommagé, est travaillé dans un bois dur. Au vu de ces caractéristiques, Fagg suppose que l’on est en présence ici d’une pièce datant de plus d’un siècle [2].
[1] Perkins Foss est en mesure d’affirmer que les masques de bois urhobo dansent lors de festivités en l’honneur des esprits de l’eau et de la terre. Baptisés d’une manière générique ugbunu edjor ou « figures d’esprits », ces masques prennent les traits de personnalités de la vie villageoise. L’exemplaire de la collection Barbier-Mueller incarne ainsi la jeune femme prête à subir les rites de passage clôturant son adolescence et la préparant au mariage. Ces « fiancées » ou opha sont parées pour apparaître au public ; leur corps est oint d’huile d’un rouge profond et elles portent les coiffures élaborées dignes de leur statut. Dans le village d’Ogor, visité par Perkins Foss en 1971, les masques au visage de jeune fille dansent parmi d’autres figures d’esprits lors des grandes cérémonies dédiées à Ohworu, le puissant génie de l’eau.
[2] Les deux « cornes » du modèle très patiné présenté ici ont, semble-t-il, perdu leurs pointes.