Peu de sculptures traditionnelles africaines sont aussi célèbres et ont fait couler autant d’encre que ce masque, exposé en 1931 par Charles Ratton et en 1935 par J. J. Sweeney au Museum of Modern Art de New York, et reproduit de multiples fois après 1945. Il a été montré [1] que les Tsaayi, localisés aux sources de l’Ogooué, utilisaient des masques à une date ancienne, et dans des circonstances inconnues [2]. Quand le Congo français devint indépendant, les anciennes traditions furent réactivées. On peut considérer comme certain que les rites actuels du kidumu ne sont pas identiques, dans leur organisation, dans leur fonction, à ceux du XIXe siècle. Aussi, les sculpteurs congolais des années 1950, d’une part, s’inspirèrent des anciens masques publiés dans des catalogues et des livres d’art et, d’autre part, confectionnèrent les nouveaux en nombre plus grand que ne l’exigeaient les besoins du kidumu, pour satisfaire une demande commerciale.
Quoi qu’il en soit, le masque Derain-Mueller est le seul à être orné de deux motifs en forme de trèfles à quatre feuilles, sur le front et le menton. Le seul authentique, voulons-nous dire. En effet, fait rare, nous disposons d’une preuve irréfutable : sur le front du masque Derain-Mueller se voit une flèche, qu’ont reproduite scrupuleusement les faussaires. Or, ce motif est le résultat accidentel d’une restauration [3]. Le masque possède deux paires d’yeux. La paire supérieure est surmontée de deux larges bandes blanches, jadis cernées de rainures teintées en rouge. On en voit nettement le départ au-dessus du nez, et la fin des rainures est discernable sur les bords du masque. L’objet, en raison de sa faible épaisseur, fut brisé plusieurs fois, puis recollé et consolidé. L’un des restaurateurs supprima les rainures. Il teinta uniformément en blanc les deux bandes, réduisant l’épaisseur de celles-ci, sauf au centre, où ce qui en restait forma une sorte de flèche, artificielle, involontaire. Tous les « masques aux trèfles » et « à la flèche » examinés depuis plusieurs décennies ont une face antérieure plate, ou très légèrement concave. Ce masque (seul jusqu’ici) possède des bourrelets de bois permettant au danseur de loger son visage. Au surplus, il a conservé la cordelette de fibres que ce danseur tenait entre ses dents…