Masque double aux jumeaux

Masque double aux jumeaux

Installés au centre de la Côte d’Ivoire, les Baule possèdent plusieurs ensembles de masques. Il existe notamment deux cultes antithétiques (si l’on excepte le goli, emprunté à leurs voisins les Wan), dont l’un, le plus sacré, ne comprenant que des effigies strictement interdites aux femmes, africaines ou occidentales, mais qui tient une place essentielle lors de rites nocturnes de conjuration [1]. Totalement à leur opposé, d’autres masques interviennent pour des cérémonies diurnes, ouvertes à tous ; avec, selon les régions, différentes appellations : ajemble, adyemele, ou adjusu, bedwo, jela, flali, ou, plus au sud, mblo, ngblo, gbagba, etc. Ce sont des cérémonies de divertissement. Aucun interdit ne les frappe, les femmes peuvent voir (sans être toutefois autorisées à les porter) ces masques apparaissant souvent au nombre de sept. D’abord ceux qui symbolisent les animaux, puis les humains, avec, pour couronner le tout, les masques-portraits (ndoma), et parmi ceux-ci, parfois, un masque double, aux deux figures accolées, ajusté sur son visage par un unique danseur, et qui figure des jumeaux (nda). Paradoxe : alors que cette effigie est bien connue des artistes baule, elle n’apparaît que rarement lors des cérémonies [2].

Cette figure est-elle étonnante ? À l’instar de plusieurs peuples africains, les Baule considèrent que les jumeaux sont chargés d’une valeur bénéfique [3]. Naturellement, les deux visages ne sont pas identiques. Si les deux faces, par la construction et la répartition des plans, restent isomorphes, et si les marques ngole au coin des yeux et à la racine du nez sont similaires, on distingue les deux visages par le choix des scarifications, les coiffures à coques, l’une trilobée, l’autre pas.

Les couleurs surtout, l’une noire, l’autre rouge (bien que cette teinte, sur celui de gauche, n’apparaissent que grâce aux craquelures de l’enduit sombre appliqué a posteriori). Deux couleurs qui distinguent, pour les Baule, le masculin du féminin. Image de la naissance simultanée à la lumière, le masque double exprime l’unité d’une dualité équilibrée, la force d’une duplication bienfaisante.

Note de l’éditeur : Ce masque a été acquis de Roger Bédiat, un marchand de bois antillais fixé en Côte d’Ivoire, par Henri Kamer, en 1955. Il l’exposa à Besançon en 1958 et refusa les nombreuses offres qu’il reçut. Ce n’est qu’en 1978 que, connaissant des problèmes d’ordre financier, il accepta de le vendre enfin et qu’il entra dans la collection genevoise.

[1] Voir Boyer 1993a.

[2] Lorsque j’habitais Tounzuébo, près de Béoumi, entre 1974 et 1976, j’avais demandé à un sculpteur d’en exécuter une pour moi, sur le modèle du masque (de l’ex-collection Bédiat), que je trouvais admirable, reproduit dans Laude 1966, p. 219. Ce que le sculpteur exécuta en huit jours, même si la pièce qu’il fit pour moi est loin d’être un chef-d’oeuvre. Elle est reléguée au fond d’un grenier (voir Butor et al. 2005, p. 26-32). Mais quel éblouissement, des années plus tard, de retrouver ce même masque, qui était photographié dans le livre de Jean Laude, justement au musée Barbier-Mueller, l’oeuvre même qui est reproduite ici. Et la toucher enfin !

[3] Voir Alain-Michel Boyer, « Le double et la gémellité » et « Un rêve d’androgynie ? », dans Boyer 2007a, p. 191-201.