Les Yaure, au centre de la Côte d’Ivoire, à l’est de la ville de Bouaflé et à l’ouest du fleuve Bandama, sont un peuple minuscule. À peine 16 000 personnes. Mais l’histoire de l’art ne nous montre-t-elle pas qu’un lieu exigu peut engendrer de grands créateurs, comme (parmi d’autres exemples) Bruges au XVe siècle ?
Avec tous les risques que comporte cette situation précaire. Assimilés à leurs voisins, aux yeux des observateurs occidentaux souvent aveugles [1], les Yaure, sont fréquemment considérés comme un « sous-groupe » des Baule. Beaucoup de villageois, au cours des années 1970, puis en 1989, ou encore en 1999, lorsque j’habitais dans la région, étaient horripilés par cette assimilation [2]. Ce qu’atteste à la perfection ce masque du jé qui accorde avec grâce un visage et deux oreilles de quadrupède, finement dentelées. Chez les Yaure, la combinaison d’une face et de motifs animaliers a pour but de traduire la double nature de la divinité, rattachée à la fois à l’humain et à la brousse, mais cet accord parfait révèle aussi un moment d’équilibre, une délicatesse associée à la vitalité de l’espace sauvage. Tout, dans cette oeuvre de virtuose d’une grande finesse est à la fois rythme et symétrie, vie et signe. Avec une grande maîtrise dans l’organisation générale des formes, le visage ovale, légèrement convexe, est traité avec autant de vigueur que de raffinement.
Fondé sur l’intrication des courbes et des droites, le modelé, par son unité fondante, garde une étonnante calligraphie : les demi-cercles juxtaposés des arcades sourcilières, très marqués et en relief, soulignés par la ligne des cils évoquant les paupières closes, glissent sur l’arête nasale pour mener le regard vers le nez aux ailes habilement sculptées, puis vers la bouche ovale, protubérante, tendue en avant, qui laisse à découvert quatre dents régulières, disposées en carré [3].
L’artiste yaure ennoblit l’animal du même mouvement qui le conduit à idéaliser la figure humaine, et retient de son alliance obscure avec les bêtes qui l’environnent des éléments donnant à sa création une grande part de sa séduction. La brousse humanisée devient ainsi l’image d’une harmonie toujours à reconquérir, une sauvagerie domptée, une énergie à tel point assujettie qu’elle devient ornement.
[1] A fortiori lorsqu’ils n’ont jamais mis les pieds sur place.
[2] En dépit de similitudes stylistiques, leur art, sa fonction, sa plastique, sont totalement différents de ceux de leurs puissants voisins (voir Boyer 1993b, et quatorze articles commentant les oeuvres yaure dans Barbier 1993a, t. II, p. 105-115).
[3] Sous les deux longues oreilles du quadrupède et sous les stries qui ne font que suggérer la base de la chevelure, le front bombé est animé par une série de scarifications également disposées en arc.